‹ Une de perdue, deux de trouvées [microforme]Chapitre 55 sur 78 · RETOUR A LA VIE ACTIVE · texte numérisé non relu

RETOUR A LA VIE ACTIVE

La vigoureuse constitution du capitaine, Pierre, jointe à deux jours de tranquillité, à une diète prudente, à deux nuits da reposet au bonheur de se sentir libre, avait triomphé de la maïadie; et le matin du troisième jour, quand le soleil éclaira sa chambre et que les chants du moqueur vinrent égayer son réveil, le capitaine se sentit tellement rafraichi qu'à l'exception d’un peu de faiblesse. il se trouva aussi

” bien qu'il eut pu le désirer.

Trim, enveloripé dans une couverte, s'était jeté tout habillé et dormait comme un bienheureux, couché sur'le plancher au pied du lit de son maître.

IL était encore de bien bonne heure, et Pierre, afin de ne réveiller personne dans la maison, se leva tout doucement et appela Trim, en le secouant assez vigoureusement pour le tirer de son profond sommeil.

—Trim, luidit-il quand il l'eutréveillé, je vais aller à bord du Zéphyr, j'ai besoin de voir ce qui s'y passe; j'irai ensuite déjeûner avec M. Meunier, s’il est de retour de la campagne où tu m'as dit qu’il était allé.

Dans tous les cas, tu diras à madame Regnaud de

. n'être pas inquiète, que je me sens parfaitement bien, et de ne pas m'attendre pour déjefiner.

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—Vous pas pouvez sortir à cl’heure, le docteur li l'a dit vous pas sorti di tout encore.

—Si le docteur me voyait, il me trouverait assez bien pour me laisser sortir. Et d'ailleurs il faut absolument que je voie M. Léonard et M. Meunier. Après cela je penserai à madame Coco-Létard et à ses élèves!

Trim vit avec terreur sur la physionomie de son maitre sa décision de sortir, pour aller chez M. Meunier et à bord du Zéphyr. Quoique son maître lui parut parfaitement rétabli, il croyait que s'il apprenait subitement la mort de M. Meunier, cette nouvelle ne lui causât une réaction, aussi fit-il tout en son pouvoir pour le détourner de sa résolution.

—Moué va couri cri M. Lénard, et amené li à li tout suite : pis moué couri l'après chez M. Meurier, quoique moué sé bien li pas vini, car li l'été pas vini encore hier soir, dit Trim en élevant sa voix.

—Ne parle pas si fort, tu vas réveiller les personnes qui dorment dans la chambre voisine.

C'était bien cela qu'espérait Trim, et il comptait

sur l’inflaence de Mde. Regnaud pour dissuader le

capitaine de sortir, au moins avant que le docteur eut donné son opifion sur la convenance de l'informer de la mort de M. Meunier, qu’il ne fallait lui apprendre qu'avec les plus grandes précautions.

—Vous l'été encore faible; 2t pis c'est pas tout, continua Trim sur le mème ton, il été hon vous pas montré li dansles rues, avant nous l’attrapé, tous ceux qui voulé faire li mauri dans l’cachot ; moué croyé y avait grand complot et M. Léonard itou.

—C'est justement pour cela que je veux voir M. Léonard.

—E£Eh bin! moué couri cherché li. Et tout en disant cela, Trim sortit de la chambre.

Il a peut être raison, pensa le capitaine quand Trim fut sorti; il doit y avoir eu quelque complot dans lequel les Goco-Létara ne jouaient qu’un rôle secondaire. En effet ce n’était pas mon argent qu'ils voulaient avoir, d’ailleurs savaient-ils si j'en avais sur moi? Il doit y avoir quelque main puissante et secrète qui faisait mouvoir les fils de cette trame. Nous verrons.

Tout en faisant ces réflexions, le capitaine s’habilla, après quoi il passa tout doucement dans le salon où il s’assit sur un fauteuil près de la table sur laquelle il y avait plusieurs journaux. Il en prit un qu’il se mit à lire avec avidité. C’Atait le Courrier de la Nouvelle-Orléans. Ce que Trim avait tant redouté arriva, sans que le capitaine Pierre eut mis les pieds hors de la maison de Mde. Regnaud.

Voici ce qui se trouvait sur le journal : “ A peine ‘ annonçions-nous l’arrivée du trois mâts le! Zéphyr, ‘“ venant du Brésil, et la glorieuse conduite de son capitaine lors de la rencontre des pirates, dont nous ‘avons donné la description dans notre dernier “# numéro, que nous avons à enrégistrer aujourd'hui “sa mort prématurée et sa fin tragique. Le jeune ‘ Pierre de St. Luc arrivait justement à temps pour “ recueillir immense succession que lui avait léguée “ son bienfaiteur ; mais la providence en avait ‘ rdonné autrement, et à peine les ceudres de feu “ M. Alphonse Meunier avaient-elles eu le temps de “ se refroidir, que celles de son héritier ont été dépo-, “ sées près des siennes. Son corps fut trouvé flottant “aubar bleu, noyé par accident, suivant le rap- ‘ port du Goronaire.

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“ Les funérailles du capitaine Pierre de $t. Luc “ ont eu lieu à la cathédrale, à midi précis. Une

“ foule immense assistait à la cérémonie ; la pré-

“ sence des matelots du Zéphyr et du Sauveur, rangés “ quatre de front à l’arrière du cerceuil, donnait à la “ procession un air de solennelle grandeur.”

Le capitaine lut à deux reprises l’article du Gour-

rier, sans pouvoir y rien comprendre. Il regarda à.

Ja date de la publication ; c'était celle du ler novembre

—Mais c'était bien avant-hier ! se dit le capitaine, en relisant l’article pour une troisième fois. Oui, c'est ça, c’est bien ça... Comment ? M. Meunier mort! et moi mort, noyé, enterré... mes funérailles... mes matelots à mes funérailles ! — oui, c’est bien ça. Et pourtant, je ne dors pas... En vérité, je n’y comprends rien !

Le capitaine mit le journal sur la table, se rejeta en arrière dans le fauteuil, et le front appuyé dans ses deux mains, les coudes aux bras du fauteuil, il se mit à réfléchir. Mais plusil réfléchit à ce que contenait le Courrier, plus les choses lui parurent énigmatiques, à l'exception néanmoins de la mort de M. Meunier, son bienfaiteur, son père; plus que son père, puisque son père il ne l’avait jamais connu.

Pierre sentit son cœur oppressé d'une immense douleur ; et à mesure que surgissaient à sa mémoire les vertus, les bontés, la tendresse, les attentions et les bienfaits de M. Meunier pour lui, il se sentait de plus en plus accablé suus le poids du coup dont il était frappé, dans ce qu’il avait de plus cher au monde, la personne dans laquelle il avait concentré toutes ses affections et son amour filial.

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Il demceura quelque temps absorbé dans sa douleur, puis il se leva, fit trois à quatre tours dans le. salon, la tête penchée; puis il revint auprès de la table, regarda quelques instants le journal, qui lui avait appris la mort de son bienfaiteur, sans y toucher. Ses yeux semblaient se couvrir d'un voile, il regardait et tout ce qui se trouvait sur la table lui apparaissait comme une masse confuse. Il eut voulu pleurer, mais il ne le pouvait pas. ” Il se frotta les yeux, prit le journal dans ses mains, et pour une quatrième fois lut le compte-rendu qu'il contenait. Il n'y avait pas à s'y méprendre : M. Meunier était bien mort! À l’idée des vertus de son bienfaiteur, de sa générosité si bienfaisante pour les malheureux, de sa piété si sineère durant sa vie, vinrent se joindre la pensée et l’image des récompenses qui lui avaient été réservées dans l’autre monde; insensiblement il fléchit les genoux et se prosternant devant son Dieu, il offrit une prière fervente du fond de son cœur. Cet homme qui, depuis des années, n'avait pas fait une prière, n'avait pas demandé un secours au ciel, n'avait pas offert un remerciment pour les grâces et les faveurs qu'il avait reçues, courbait en ce moment son front devant le Souverain juge du monde, devant lequel tôt ou tard doivent venir s’humilier les plus orgucilleuses têtes et les cœurs les plusendurcis. La prière du capitaine Pierre fut agréable à Dieu, parce qu'elle était sincère, parce qu’elle partait de l'âme; et il en fut récompensé. D'’abondantes larmes cou: ièrent silencieusement de ses yéux, et soulagèrent sa poitrine ; il se sentit plus fort, car il avait demandé de la force au Dieu tout-puissant; il se sentit plus calme, car il avait demandé du calme au Dieu de toutes consolations.

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Au moment où Pierre se relevait, la figure encore toute baignée de pleurs, Madame Regnaud entrait dans le salon. Elle fut fort étonnée de voir le capitaine tout en larmes, et s’'empressa de lui en demander la cause. Il lui montra du doigt le journal qui était sur la table.

—Ah! s'écria Mde. Regnaud, cette Mathilde ! je lui avais bien recommandé pourtant de cacher toutes les gazettes. Maïs aussi qui aurait pu se douter que vous seriez si matinal ! ;

—N'en voulez pas à mademoiselle Mathilde de son oubli, répondit le capitaine avec un soupir, tôt ou tard j'aurais appris cette fâcheuse nouvelle ; peut-être valait-il mieux que ce fut de cette manière, car c’était la volonté de Dieu, et il me donne la force de la supporter.

—Oui, mon pauvre Pierre, éontinua Mde. Regnaud qui savait qu’il n’y a rien de si propre à calmer les grandes douleurs que d’y associer le nom de Dieu, c'était la volonté de Dieu, et tout ce qu'il fait est pour le mieux. Soumettons-nous avec résignation à ses volontés, c'est le moyen de lui être agréable et de reconnaître son infinie bonté. |

—C'est ce que j'ai fait, ma bonne Mde. Regnaud, et je me sens plein de force et de résignation.

—J'entends quelqu'un ouvrir la porte de la cuisine.

—Tiens ! c’est Loi, Trim, s’écria Mde Regnaud.

—Oui, madame, répondit Trim en faisant un salut.

—Às-tu amené M. Léonard ? demanda je capitaine.

Oui, li l'été à la porte, où moué a dit à li d’attendé jusqu’à ce que vous diré li pour vini.

—Fais-le entrer ; madame Regnaud me permettra bien de le recevoir dans ma chambre.

—Muis certainement, mon Pierre ; dans ta chambre ou dans ce salon. Fais comme situ étais chez toi, ne te gènes pas.

Quand M. Léonard fut entré dans la chambre à coucher du capitaine, celui-ci prit affectueusement son esclave par la main et se retournant vers M. Léonard, il lui dit : ‘“ Voici mon meilleur ami, je lui ‘“ dois la vie ; je vous prends à témoin que de ce jour ‘“ilest libre et je veux qu'il soit traité comme tel ‘{ jusqu’à ce que les formalités de la loi aient pu être ‘ remplies à cet effet. Si vous n'avez pas d’objection, “ nous le ferons entrer avec nous pour nous consulter ‘€ ensemble, car nous avons bien des choses à faire, “ et j'ai besoin de son avis.’ M. Léonard approuva le capitaine ; tandis que Frim, tout confus et ne trouvant pas de paroles pour exprimer ce qu’il ressentait, regardait le capitaine avec de grands yeux étonnés.

Ce qui étonnait le plus Trim, ce n’était pas l'offre que lui faisait son maître de sa liberté, il la lui avait déjà offerte vingt fois, comme nous l'avons dit, et il l'avait toujours refusée ; ce n’était pas non plus de lui entendre dire qu’il lui devait la vie, il n’avait fait en cela que son devoir et il ne s’en attribuait aucun mérite particulier. ‘Tom en avait fait autant, et tout autre en eut fait de même, pensait le nègre ; mais ce qui pour lui valait mieux, mille fois mieux que la liberté, c'était de s'entendre appeler le meilleur ami de son maître, de sa propre bouche, et en présence du premier lieutenant du Zéphyr, en dépit des préjugés si enracinés des blancs contre les esclaves, espèces de choses qui ne sont ni hommes ni bêtes!

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Ce ne fut qu'avec la plus grande difficulté que le capitaine put obtenir de Trim qu'il entrât}dans sa chambre pour prendre part aux délibérations qui allaient avoir lieu ; et quand il fut entré, il fut impossible de le décider à prendre une chaise, il voulut absolument rester debout.

Le capitaine demeura plus de deux heures renfermé avec ces deux hommes, dans sa chambre, en scrète consultation.

Quand il sortit pour aller déjeûner, sa figure était pâle, son front soucieux, son regard fixe ; il tenait à la main la petite bouteille de poison, que Pierrot avait donné à Trim, lorsque celui-ci suivit le mulâtre dans le jardin de M. Meunier. Avant d'entrer dans la salle à déjeûner, où l’attendait Mde. Regnaud et sa fille, le car. .xine enveloppa soigneusement la petite bouteille dans un morceau de chamois et la mit dans sa poche de gilet.

Après avoir présenté ses excuses à Mde. Regnaud et à sa demoiselle de les avoir fait attendre, ils s’assirent à la table, sans dire un mot. Le repas se passa dans le plus grand silence, mais non sans une grande envie de la part de Mde. Regnaud d'apprendre l’histoire du capitaine. De temps en temps elle jetait un coup d'œil furtif sur ce dernier, qui, sans lever les yeux de dessus son assiette, mangeait plus de l'air d'un homme qui accomplit une œuvre de nécessité et d'habitude, que pour satisfaire un appétit qu'il ne semblait pas avoir. Avant de se lever de table cependant, il dit à Mde. Regnaud :

— Vous devez avoir hâte de savoir comment il se

lait que lon m'ait cru mort, et que l’on ait enterré

un étranger pour moi.

—ÆEh bien ! oui, Pierre ; j'avoue que j'en suis assez curieuse.

—J'’ai été la victime d’un odieux mais habile complot, et c'est afin d'en découvrir les auteurs que je vous demande la permission de rester encore quelques jours avec vous. J'ai besoin de rester caché pour quelque temps aux yeux du monde, qui doit me croire mort.

—Certainement ; reste tant que tu voudras.

—J'aurai encore besoin d’abuser de votre bonté jusqu’au point de vous prier de vouloir bien me per. mettre de recevoir dans ma chambre quelques personnes que j'ai prié M. Léonard d'aller chercher.

—Mais sans doute. Je t'ai déjà dit que’ tu étais chez toi; ne te gènes pas, sans cela tu me ferais de la peine et à Mathilde aussi.

Le capitaine jeta un coup d'œil sur la jeune fille, dont la douce figure un peu pâle s’anima sous le regard de Pierre, en s’entendant nommer par sa mère. |

—J'ai encore une faveur à vous demander, c'est de me permettre de vous faire attendre encore quelques jours, avant de vous raconter mon histoire.

—Tu ne pourrais pas nous en dire un petit bout, tout petit, demanda Mde. Regnaud, dont la démangeaison, à l'endroit de la curiosité, tenait de cette vertu si intactement préservée par son sexe, depuis qu’elle lui fut spécialement léguée par notre première mère.

— Eixcusez-moi pour le présent.

—Ah ! Pierre,

—Ah! monsieur Pierre, ajouta timidement Mi thilde,

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— Il nest pénible de vous refuser, mais c’est impossible, absolument impossible pour le présent.

—Quand donc ?

—Peut-être ce soir pourrai-je vous en dire une partie.

—C’est bien, mon Pierre, répondit Mde. Regnaud qui vit, à l’expression sérieuse du capitaine, qu'elle n’en obliendrait rien pour le présent; nous ne te pressons pas, car je sais que, si tu le pouvais, tu le ferais.

Le roulement d’une voiture qui s'arrêta devant la porte, mit fin à laconversation. Bientôt M. Léonard entra avec Sir Arthur Gosford, que le capitaine avait envoyé chercher. Sir Arthur, qui n'avait pas été prévenu par M. Léonard, demeura immobile d'étonnement en apercevant le capitaine, Ce dernier ne put s'empêcher de sourire de la contenance de Sir Arthur.

—Donnez-moi donc la main, Sir Arthur, n’ayez pas peur de me toucher, je ne suis pas un revenant, quoique vous ayiez assisté à mon enterrement hier.

—Qu'est-ce que tout cela veut dire, s’écria enfin Sir Arthur, qui avait eu peine à trouver la parole et qui n’avait osé en croire ses.yeux ; mais qu'est-ce que tout cela veut dire ?

—Ça veut dire, Sir Arthur, qu'hier vous me croyiez mort, et qu'aujourd'hui vous avez de la peine à croire que je ne le sois pas encore, lui dit le capilaine, en le prenant par la main et le conduisant dans sa chambre. Excusez-moi si j'ai pris la liberté

‘ de vous envoyer chercher, au lieu d’être allé vous Yoir moiméme. Vous allez bientôt en savoir la rai-

son, Faites-moi le plaisir d'entrer, En né.

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