CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME
à monter sur la glace ; son instinct le guidait vers le rivage, et la peur l'emportait sur l'aile des vents.
» La tête en feu et le désespoir au cœur, je retournai à mon Éléonore, mon ange, ma bien-aimée, ma vie I Je ne savais plus que faire ; je ne voyais plus d'espoir, il ne nous restait plus qu'à attendre le jour.
— Faut-il donc mourir ? dit-elle avec une navrante expression de douleur. Passer la nuit ici ?
» Sans lui répondre, j'ôtai mon capot, mon gilet, mes gants, et je me mis à courir, pour chercher, encore une fois, si nous ne pourrions pas trouver un passage. Notre banc de glace, rongé par les chocs des autres glaçons et rompu en divers endroits, n'olïrait plus qu'une superficie de quelques arpents carrés. J'en lis tout le tour, mesurant les distances et calculant nos chances avec un froid désespoir. Nous commencions à sentir l'influence des eaux turbulentes du St-Laurent, qui nous emportaient vers le lac St-Pierre, où nous serions broyés sans ressources. Ruisselant de sueur, malgré la pluie fine et glacée qui commençait à tomber, les yeux glonflés par la fatigue et l'épuisement, les oreilles me tintaient, les altères des tempes battaient à se rompre ; c'est ainsi que j'arrivai, trempé par la pluie, essoufflé, haletant, auprès de celle pour laquelle j'aurais vingt fois donné ma vie, et que je n'avais plus l'espoir de pouvoir sauver.
» Je me revêtis de mes hardes et m'assis sur la glace, à quelque distance d'Éléonore. Il n'y avait plus qu'à mourir, et je me mis à pleurer comme un enfant ! Soit qu'elle ne m'eut pas entendu arriver, soit qu'elle se fut évanouie, enveloppée par-dessus la tête dans la robe de buffle, elle ne fit pas un mouvement. Au bout de quelque temps cependant, elle souleva la peau, me regarda sans dire un mot, comme si elle eut pressenti, à ma contenance morne et abattue, qu'il ne nous restait plus qu'à mourir.
— Vous pleurez ! me dit-elle enfin avec son angélique voix, si douce.
— Oui, parce que je ne puis vous sauver, lui répondis-je avec une agonisante expression de désespoir.
— Plus d'espoir !
— Plus rien !...
— Eh bien ! dit-elle, avec une énergie dans sa voix qui me surprit, s'il faut mourir, mourons ensemble !
» Et se levant, elle vint s'asseoir près de moi. A la pluie fine avait succédé une neige épaisse et molle, qui tombait en larges flocons.
» Une espèce de torpeur morale et d'anéantissement physique avait succédé à l'énergie que j'avais déployée tant que j'eus quelque espoir ; j'en fus brusquement tiré par un bruit, qui me parut étrange et que je ne distinguai pas bien d'abord. J'écoutai. C'était les hennissements d'un cheval à une distance peu éloignée. Je courus voir ce que c'était. La neige qui tombait toujours large, épaisse, silencieuse, m'empêchait de distinguer ; mais je crus reconnaître mon cheval. Je l'appelai par son nom. Le noble animal se mit à hennir. Oh ! comme mon cœur palpita. La glace sur laquelle je me trouvais descendait toujours, et le pauvre animal suivait en marchant sur la lisière du glaçon opposé, qui paraissait arrêté ; j'entendais le bruit de ses fers. Je me serais jeté à la nage, si j'eusse su nager, avec Éléonore dans mes bras. J'appelai encore mon cheval le caressant de la voix. J'entendis comme un corps qui plongeait, et bientôt je pus distinguer une masse noire qui luttait contre les flots. C'était lui, mon
cheval ! Il essaya de monter sur la glace où j'étais. Ses pieds glissaient, et l'impétuosité avec laquelle nous étions emportés ne lui permettait pas de se soutenir. Je l'aidai de tous mes efforts mais en vain ; il n'avait plus ni harnais, ni bride, probablement que le tout avait été brisé (1) ! Une idée du ciel vint frapper mon esprit — je courus à Éléonore, je la pris dans mes bras ; je mis une main sur la tête de mon cheval; qui cherchait toujours à monter sur la glace, et m'élançai sur son dos. Le cheval enfonça par dessus la tête ; nous bûmes de l'eau.
» D'une main je tenais ma bien-aimée, ferme sur le dos du cheval, devant moi ; et de l'autre je me cramponnais à la crinière du courageux animal, qui se mit à nager vers la glace opposée. En arrivant de l'autre côté, il essaya encore de monter sur la glace, mais le poids qu'il portait gênait ses mouvements ; j'aidai Éléonore à y sauter, et je sautai après elle. Je sentais que la glace était solide et ne remuait pas ; j'offris au ciel à genoux, une prière de reconnaissance.
» Après Dieu, c'était à mon cheval que je devais la vie. La pauvre bête, le front tourné contre le courant qui l'entraînait, luttait avec une incroyable vigueur contre la fureur des flots. Il fit un prodigieux effort ; il sortit presque tout son corps de l'eau ; ses deux pieds de devant sur la glace, il cherchait à se cramponner avec ses fers. — Je m'élançai pour l'aider en le saisissant à la crinière ! Oh ! malheur, le pied me glissa et j'allai me heurter contre son front. Le choc m'empêcha de tomber à l'eau, mais lui fit perdre prise. Il fit un plongeon et au moment où il reparaissait sur l'onde, un glaçon le frappa à la tête. Il lâcha un gémissement si plaintif que j'en frissonnai ; il tourna la tête de mon côté, comme s'il eut voulu implorer mon secours, puis elle s'affaissa sous l'eau ; sa crinière flotta un instant, et il s'enfonça sous la glace pour ne plus reparaître! Je versai une larme sur sa mort ! Pauvre animal, si fidèle !
)) Éléonore qui avait vu la lutte désespérée de la noble bête et sa fin si triste, pleurait aussi. Cependant nous n'étions pas encore sauvés ; nos vêtements étaient imbibés ; tout le corps d'Éléonore tremblait, ses dents claquaient ! Je lui passai une main sous le bras et je la fis courir dans la direction du rivage, pour la réchauffer. Elle était si faible, qu'elle n'avait pas la force de se supporter. Je l'obligeai de marcher, malgré sa faiblesse, dans la crainte que le froid ne s'emparât de ses membres. Enfin ! oh bonheur ! nous atteignions le rivage ! Il y avait une maison auprès. Tout le monde était couché. Je frappe avec violence et on vient nous ouvrir. — Ces bons habitants, en apprenant ce qui nous était arrivé nous firent boire un verre de rhum, mêlé de sucre et d'eau chaude. Éléonore fut couchée dans des couvertes. Quant à moi, après avoir changé de vêtements, je me jetai tout habillé sur le plancher près du poêle.
» Aux premières lueurs de l'aurore, je me fis conduire au village ; et, aussitôt que je pus me présenter, je me rendis chez Mme Déguise. Je lui racontai tout ce qui nous était arrivé. Elle fit atteler sa voiture et se hâta d'aller trouver sa chère Éléonore, après m'avoir chaleureusement exprimé toute sa reconnaissance dans les termes les plus affectueux.
)) Dans l'après-midi je retournai chez Mme Déguise pour avoir des
(1) On trouve des extraits extraordinaires de sagacité et d'attachement de la part du cheval- — En 1787, un cosaque, en traversant le Don, tomba dans une marre d'eau. Son cheval parvient à s'échapper, mais le malheureux cosaque allait misérablement périr, quand son cheval le saisit avec ses dents par son manteau, et le sortit de l'eau. Lanoelais, Vol. I, page 390.