‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 105 sur 207 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

nouvelles d'Éléonore. Elle était couchée et bien malade. J'y retournai le soir. Elle n'était pas mieux. J'y retournai encore le lendemain ; je voulais la voir, quand ce n'eusse été qu'un instant ; lui dire un mot, quand ce n'eut été qu'un seul.

» Mme Déguise m'attendait dans le salon, où la servante me fit entrer. Elle me tendit la main avec l)onté et me fit asseoir près d'elle. Nous restâmes quelques instants sans prononcer une seule parole. Je tremblais d'apprendre quelque fâcheuse nouvelle, je tenais mes yeux baissés sur le tapis, n'osant les lever sur Mme Déguise ; elle contemplait mes traits bouleversés. Je sentais qu'elle m'examinait sans que je la regardasse, j'étais embarrassé ; non que j'eusse aucun reproche à me faire ; au contraire, ma conduite vis-à-vis d'Éléonore avait toujours été respectueuse et réservée. J'aimais trop véritablement Éléonore, j'attachais trop d'importance à son estime pour ne pas avoir essayé de la mériter. Le véritable amour est toujours timide vis-à-vis de celle qui en est l'objet, quelque violent qu'il soit dans le cœur de celui qui le ressent. Mon amour pour la nièce me rendait timide vis-à-vis de la tante, et c'est cette timidité qui causait mon embarras.

— Vous êtes bien changé, me dit-elle d'une voix pleine de bienveillance ; êtes-vous malade ?

» Les larmes, malgré moi, me montèrent aux yeux à l'accent affectueux de sa voix ; je me sentais entraîné à lui faire l'aveu de mon amour pour sa nièce. Je me contins cependant, et je lui dis en m'efforçant de donner à mes paroles un air d'indifférence, que trahissaient mon émotion et la pâleur de mon visage.

— Oh ! non, madame ; je suis bien, mais j'étais inquiet pour mademoiselle de M***.

— Vous lui portez donc un grand intérêt ? me dit-elle, en approchant sa chaise de la mienne.

» Je levai mes yeux sur sa figure, et je surpris ou crus surprendre un sourire expirant sur ses lèvres. Un rayon d'espoir et de bonheur illumina mon âme.

— Oh ! je l'aime, je l'aime, lui dis-je. Je sens que je ne puis vivre sans elle. Je n'ai pas dormi depuis qu'elle est malade ; et je mourrais, si sa maladie s'aggravait. — Oh ! dites, dites-moi comment elle se trouve ce matin.

— Tranquillisez-vous, M. Meunier, elle est bien mieux ce matin. Elle a eu un peu de fièvre cette nuit, mais ça ne sera rien. Elle pourra se lever cette après-midi. Venez et vous la verrez.

') Je me détournai pour essuyer une larme de joie ; Mme Déguise me vit, et me prenant la main dans les siennes, me dit :

— Mon cher M. Alphonse, je vous estime et vous aime, parce que vous êtes un excellent jeune homme. Madame de Grandpré m'a parlé bien avantageusement de vous ; mais si vous voulez m'en croire, vous renoncerez à un amour inutile, qui ne vous causera que du chagrin, à vous et à Éléonore. Son père ne consentira jamais à vous la donner en mariage.

» Si l'on eut versé du plomb fondu sur mon cœur, on n'en eut pas arrêté plus vite les pulsations ; je me sentis chanceler, et j'eus besoin de m'appuyer sur un des bras du fauteuil dans lequel était assise Mme Déguise. Je ne pus trouver une parole pour répondre, et au bout de quelques minutes

je me levai pour partir. L'excellente tante d'Éléonore eut pitié du misérable état dans lequel elle me vit.

— Ne vous effrayez pas, me dit-elle, en laissant échapper un soupir du fond de son cœur, je parlerai à Éléonore, et nous verrons ce qu'il y aura à faire. Adieu, venez \ ers sept heures ce soir.

» A sept heures, j'allai chez Mme Déguise, Éléonore était à demi couchée sur un sofa, encore faible et souffrante. Mme Déguise était occupée dans la cuisine. Au bout d'un quart d'heure, quand elli vin' nous rejoindre dans le salon, Éléonore et moi nous nous jetâmes à ses genoux, la priant de vouloir se joindre à nous pour tâcher de fléchir M. de M***. Éléonore et moi nous nous jurâmes un amour éternel. Mme Déguise pleurait ; oh ! l'excellente femme 1....

» Quelques jours après, la rage et le désespoir au cœur, je quittais la maison de M. de M***, aux genoux duquel j'avais été demander sa fille en mariage. Il m'avait reçu avec une dédaigneuse hauteur, se moquant de ma présomption à moi le fils d'un roturier ! oh ! comme si toute la noblesse du cœur s'était réfugiée dans la poitrine des seigneurs ! La menace sur le front et l'injure sur les lèvres, il m'avait ignominieusement chassé de sa maison !

» Je retournai chez Mme Déguise ; Éléonore m'attendait avec une fiévreuse impatience. Elle lut sur ma figure le résultat de ma démarche auprès de son père.

— Qu'allons-nous faire, me dit-elle ?

— Ce que vous voudrez, lui répondis-je.

— Je vous suivrai partout où vous voudrez, continua-t-elle en me tendant la main.

— Marions-nous secrètement, lui dis-je en la pressant sur mon cœur.

» Mme Déguise, qui avait assisté à cette scène et qui sentait dans son cœur tout ce que nous éprouvions, nous conseilla de modérer notre douleur et notre impatience.

— Je verrai M. de M***, nous dit-elle ; je lui parlerai. Attendez encore quelques années, vous êtes jeunes tous deux. Le temps change bien des choses. Vous voulez faire une foUe, impossible d'ailleurs ; car aucun prêtre ne voudrait vous marier sans le consentement de vos parents, étant tous deux mineurs.

— Si nous ne trouvons pas de prêtre qui veuille nous marier, reprisje presque sans savoir ce que je disais, nous nous ferons marier par un ministre.

— Absurde ! absurde I répondit Mme Déguise, il vous faudrait une licence.

— Eh bien, nous irons nous marier dans les États.

— Plus absurde encore !

— Qu'allons-nous donc faire ? nous écriâmes-nous en nous jetant aux pieds de Mme Déguise. Nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre.

— Attendez, attendez ; un an, deux ans, trois ans s'il le faut.

— Et si mon père, reprit Éléonore en sanglotant, voulait me forcer d'en épouser un autre ? vous le connaissez, ma tante, sa volonté inflexible ne saurait se soumettre aux désirs des autres, il ne peut souffrir chez qui que ce soit une opinion différente de la sienne, encore bien moins chez sa fille.

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