‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 11 sur 207 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

grâce devant lui ; d'une rif^ucur outrée dans le service, il se fit bientôt des ennemis ; mais sa vigueur sut bientôt mettre fin à tous les murmures. Un jour (jue l'un de ses matelots refusait d'accomplir un ordre qu'il lui avait donné, il lui creva la poitrine d'un coup de pistolet. Une couple d'exemples de cette nature eurent bientôt convaincu les mécontents qu'ils avaient trouvé dans Cabrera un autre Lafitte, et tout fut fini.

Quatre vaisseaux étaient mouillés dans l'esterre : une polacre et une corvette, armées chacune sur le pont de seize caronades et d'un canon de chasse de gros calibre sur l'avant ; et deux petits sloops, montés chacun de six canons. Leurs coques longues et effilées, pincées à l'avant, leurs grandes voiles et la prodigieuse hauteur de leur mâture, annonçaient que tous ces vaisseaux étaient faits pour la course bien plus que pour le transport.

Les divers groupes nonchalamment étendus à l'ombre, savouraient le parfum de leurs cigares ; les uns racontaient les aventures de leur jeune âge, les autres dormaient, ceux-ci s'amusaient à boire, ceux-là à des jeux de cartes, de quino et de rouge et noir.

Cette vie d'oisive inactivité que les pirates menaient dans l'esterre depuis plus d'une semaine, commençait à les ennuyer.

« — Je voudrais bien savoir si le général prétend nous tenir ici encore bien longtemps, demandait un tout jeune homme encore, à un mulâtre d'une taille colossale.

— Piétro ne t'impatiente pas ; tu en auras bien assez ! Dans dix ou douze jours nous pourrons commencer à nous préparer.

— Quoi ! faut-il attendre encore tout ce temps-là ! Ne pourrions-nous pas aller faire une toute petite visite aux environs de la Havane, par exemple, pour voir si nous ne rencontrerions pas quelques-uns de nos bons amis messieurs les Anglais ? S'ils ne sont pas toujours riches en or, ils ont souvent de certaines gentilles petites créatures, comme celle qui est prisonnière dans la case du général, et qui, depuis une semaine, est assez bête pour se laisser mourir de faim et se dessécher à force de pleurer, plutôt que de...

— Chut ! ne parle pas de la Française ; le général en est fou d'amour, il en est jaloux comme un tigre, et ce qui me surprend, c'est qu'il me semble, foi d'honnête homme, trembler comme s'il avait peur, quand il lui parle.

— Eh bien, parlons d'autre chose, ça vaudra peut-être mieux en efîet. Pourquoi le général n'est-il pas venu nous voir depuis deux jours ? Il me semble qu'il ne faut pas tant de temps pour aller à Matance ? et sa Française, s'il l'aimait tant... Ah ! c'est vrai j'oubliais, il n'en faut pas parler ! Mais après tout, nom d'un tonnerre, pourquoi n'en parlerais-je pas moi ? Qui est-ce qui m'empêchera ici ?

— D'abord la prudence ; en second lieu le respect pour le sexe ; en troisième lieu, et le mulâtre regarda fixement Piétro dans les yeux.

— Et en troisième lieu, quoi ?

— Et en troisième lieu, parce que, entends-tu, je ne veux pas qu'on fasse de réflexions sur la prisonnière du général.

Piétro se mordit les lèvres. Il ne savait que penser du mulâtre. Étaitce obéissance et respect pour Cabrera, ou amour pour la Française qui portait le mulâtre à en agir ainsi. Piétro n'aimait pas Cabrera et encore

moins le mulâtre ; il eut donné beaucoup pour connaître les motifs de sa conduite en cette circonstance.

» — Mais il me semble, mon cher Burnouf, reprit Piétro après un instant de silence, que le général ne devrait pas être si particulier sur sa Française ; car après tout, ce n'est pas lui qui l'a fait prisonnière ! En bon droit et en stricte justice elle doit t'appartenir à toi, Burnouf, car c'est toi avec ta polacre qui as attaqué l'Anglais, et quoique Cabrera soit arrivé avec sa corvette quelques minutes après que tu fus monté à l'abordage, c'était encore un de tes gens qui avait empoigné la Française ; Cabrera n'avait pas le droit de s'en emparer,

Piétro, en prononçant ces paroles d'un air presque indifférent, n'en avait pas moins suivi avec attention l'expression de la physionomie du mulâtre, dont les épais sourcils s'étaient contractés à mesure que Piétro parlait.

» — Les roches entendent, répondit le mulâtre en baissant la voix ; éloignons-nous un peu d'ici.

Et le mulâtre et Piétro allèrent à quelque distance, ce dernier tressaillant involontairement de l'expression féroce du mulâtre.

» — Tu penses donc que j'ai droit à la Française ?

— Mais sans doute. Et nous avons été tous surpris de voir que tu te soumettais si bonassement à te la laisser enlever par le général.

— Oui, mais sais-tu que c'aurait été une lutte à mort, entre le général et moi ?

— Tu as donc eu peur, toi Burnouf ; toi qu'on désigne pour notre prochain général, au cas où Antonio Cabrera viendrait à mourir ou à nous abandonner ?

— Peur, nom d'un cratère I peur, moi, Jean Burnouf !

— Dame, aussi, pourquoi ne l'as-tu pas disputée au général ?

— Je vais te dire : c'est que je n'étais pas trop sûr que j'eusse le droit de mon côté ; car vois-tu, sans l'arrivée opportune de la corvette, la polacre et son équipage, et moi par-dessus le marché, étions tous flambés. Je craignais que nos gens ne se déclarassent en faveur du général ; ce qui, sans m'avancer, m'aurait rendu tout au moins suspect, pour ne pas dire plus ; et avec le général il ne fait pas bon de s'y frotter, à moins qu'on ne soit bien sûr de son coup. J'ai mes plans ; je t'en parlerai plus tard. En attendant, il serait à propos d'avoir l'opinion de nos gens ».

En ce moment un coup de sifflet se fit entendre sur le roc au-dessus, et se renouvela par trois fois. C'était le signal de l'arrivée de quelqu'un de la bande.

Aussitôt une échelle de corde fut hissée par le moyen de palans. Cinq minutes après, un homme, revêtu d'une blouse grise et couvert d'un large feutre blanc, parut au miUeu des pirates, qui s'étaient tous levés pour le recevoir. Cet homme c'était Antonio Cabrera.

« — Allons, mes enfants, bonne nouvelle I nous avons assez fainéantise pendant ces huit derniers jours. En avant, et alerte. Il y a un million de pesos duros que la providence nous envoie.

— Houzza ! houzza ! Vive le général Antonio Cabrera ! crièrent tous d'une voix les pirates, en agitant leurs cliapeaux dans les airs.

— Il me faut trois cents hommes. Toi, Burnouf, prends cinquante hommes, que tu embarqueras avec l'équipage de la polacre. Je vais en choisir cinquante que j'ajouterai à mon épuipage, et nous partirons.

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