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CHAPITRE TROISIÈME

— Oui, oui, général, répondit Burnouf ; et il s'élança pour exécuter ses ordres.

— Piétro, continua Cabrera, tu vas rester dans l'esterre ; c'est à toi que je remets le commandement en mon absence. Tu tiendras constamment un homme en sentinelle sur le cap, et les sloops parés à faire voile au premier signal.

— Oui, mon i^énéral.

— Attends, j'ai encore quelque chose à te recommander ; et Cabrera se penchant à l'oreille de Piétro lui dit quelque chose qui sembla faire grand plaisir à ce dernier, car sa figure s'épanouit.

— Oui, oui, mon général ; comptez sur moi, je n'y manquerai pas.

— C'est bon. Maintenant, mes enfants, pressez l'appareillage, je vais monter sur le cap pour jeter un dernier coup d'œil et voir si la mer est claire pour sortir ».

Cabrera en un clin d'œil fut sur le cap, d'où il put voir, à l'est de la langue de terre, le Zéphyr qui s'avançait vers la pointe aux Cormorans. Il n'y avait pas de temps à perdre ; dans moins d'une demi-heure le Zéphyr l'aurait doublée, et il eut été imprudent de sortir de l'esterre à la vue d'un vaisseau. Un malheur pouvait faire découvrir la retraite des pirates, qu'il leur importait tant de tenir cachée.

Cabrera descendit avec précipitation, pour hâter par sa présence et presser l'appareillage.

Un homme, placé en vedette au haut du cap, suivait les mouvements du Zéphyr et avait ordre d'en donner avis par des signaux, aussitôt qu'il serait arrivé à la pointe aux Cormorans.

Malgré les efforts inouïs que firent ces hommes altérés d'or, de sang et de carnage ; malgré l'activité déployée par Cabrera et tous les chefs qui se multipliaient pour presser les opérations, il était évident que le Zéphyr doublerait la pointe avant que les pirates pussent mettre en mer. Il leur fallait touer à travers le chenal la polacre et la corve.te. Déjà les vaisseaux étaient prêts ; déjà trois cents hommes forts et robustes, jetés dans une vingtaine de canots et de chaloupes, remorquaient à leur suite la polacre et la corvette.

Cabrera, pour une dernière fois, courut au cap pour juger par lui-même du temps qu'il lui restait. D'un coup d'œil il vit qu'il était trop tard. Déjà le Zéphyr, semblable au coursier qui, impatient du mors qui le retient, agite sa crinière et encense de sa tête en sollicitant les rênes, commençait à plonger dans les vagues plus profondes au miheu desquelles sa proue se relevait en secouant les flots d'écume qui l'inondaient.

« — Malédiction ! murmura Cabrera, il est trop tard !

Et cet homme osa maudire la providence de ce qu'elle ne lui permettait pas d'accomphr un crime !

» — Ronaldo, cria-t-il à l'homme qui avait été posé en vedette sur le cap, et qui se trouvait à quelques pas de lui, descends vite, avertir nos gens d'arrêter et de demeurer chacun dans la position où il se trouve, la rame au bras. Cours et alerte ! tu remonteras quand je t'en donnerai le signal.

Cabrera, appuyé sur le tronc vermoulu d'un vieux chêne, semblait visiblement contrarié. Pendant quelques instants il suivit avec découragement le Zéphyr, qui fuyait comme une mouette en courant la bouline.

Tout à coup Cabrera se redressa, détacha sa cravate et retendit au vent. Un sourire de satisfaction vint agiter ses lèvres ; son front se dérida. La cravate flotta en s'agitant du côté de Matance.

» — Enfin, s'écria Cabrera, enfin, je les tiens, ils ne pourront m'échapper cette fois. Le vent a sauté au nord nord-ouest. Le Zéphyr ne peut poursuivre sa route sans virer de bord ; et s'il vire de bord, nous pourrons sortir de l'esterre sans danger. Et alors nous verrons. A moi le Zéphyr, à moi le million, à moi la vengeance » !

En effet ce qu'avait prévu Cabrera arriva. Le Zéphyr fut obligé de virer de bord et de courir une bordée en s'éloignant en ligne droite de la pointe aux Cormorans. Cabrera suivit encore quelques instants le Zéphyr, et après s'être assuré que la pointe aux Cormorans masquait complètement la sortie de l'esterre à la vue du Zéphyr, il donna à Ronaldo le signal de remonter et descendit à la hâte. Arrivé sur la plage, il envoya un de ses gens dire à Burnouf de faire sortir, aussitôt qu'il le pourrait, les deux vaisseaux de l'esterre, de ne pas l'attendre, qu'il les rejoindrait avant qu'ils fussent hors du chenal. Après avoir donné quelques ordres à ceux qui devaient rester à terre durant son absence. Cabrera se dirigea rapidement vers sa case, où il n'avait pas mis les pieds depuis deux jours. Il ne put réprimer les battements de son cœur, en approchant de sa demeure où la Française était tenue prisonnière. A mesure qu'il approchait, il sentait sa résolution s'affaiblir, son pas se ralentir malgré lui, un léger froncement vint contracter ses sourcils. — Je n'irai pas, se dit-il à lui-même : à quoi bon ? encore des pleurs, des pleurs, toujours des pleurs ! Je devrais l'étrangler, et cependant je ne sais ce qu'il y a dans son grand œil noir qui m'étonne, qui me désarme, qui me brûle à travers ses paupières humides. Je ne me connais plus. Cabrera s'émouvoir devant une femme ! Et il s'était arrêté irrésolu. — Non, je n'irai pas ; à la guerre, au feu, à la mort d'abord, et après... après nous verrons qui l'emportera de nous deux ! Et il s'élança vers un petit canot qui était sur le bord de l'eau, saisit l'aviron et en peu de temps il eut rejoint sa corvette qui, ainsi que la polacre, débouquait du chenal tortueux de l'esterre.

Dix minutes après, les deux navires pirates étaient en pleine chasse, et couraient, toutes voiles dehors, à la poursuite du Zéphyr.

Piétro était resté à terre chargé du commandement en l'absence de Cabrera, avec les plus pressantes recommandations de sa part de veiller sur la Française, et de lui procurer tout le confort dont elle pourrait avoir besoin.

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