‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 117 sur 207 · CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

Cabrera, qui se levait au moment où Trim arrivait au canot, fut le premier à les apercevoir ; ceux (jui étaient autour du feu avaient bien entendu les pas du nègre à la course, mais ils n'avaient pu le distinguer dans l'obscurité (jui régnait en dehors du cercle de lumière que projetait leur brasier.

L'impulsion que Tom et Trim avaient donnée à la pirogue, jointe à la vigueur qu'ils déployèrent, les avaient mis hors de la portée du coup de pistolet (lue Cabrera déchargea de désespoir. Au même instant cinq à six coups de mousquets furent tirés par les pirates, qui n'avaient pas tardé à accourir près de leur chef.

Cabrera et trois à quatre hommes coururent se jeter dans la pirogue qui l'avait amené, et commencèrent une chasse acharnée. Trim, tout en nageant de toutes ses forces, n'avait pas perdu Cabrera de vue, et il l'avait reconnu aisément, grâce à la clarté qui régnait à la pointe où il s'embarquait, et put le voir prendre son poste à l'arrière de la pirogue. D'abord Trim craignit que l'embarcation des pirates, montée par un plus grand nombre de nageurs, ne gagnât peu à peu la leur ; c'est pourquoi il fit signe à Tom de gagner vers l'enfoncement oriental de la baie, mais il ne tarda pas à s'apercevoir que leur pirogue, au heu de perdre, gagnait rapidement sur celle des pirates.

Ceux qui étaient restés à terre n'avaient cessé de faire feu, tant qu'ils purent entrevoir sur les eaux la légère embarcation, au fond de laquelle était demeurée couchée mademoiselle ThornbuU ; mais aussitôt que la pirogue se fût confondue avec les nuages dans la distance et les ombres de la nuit, ils craignirent de tirer, de peur de frapper leurs compagnons.

La raison pour laquelle les pirates ne faisaient pas autant de progrès que Tom et Trim, était que ces derniers étaient plus vigoureux et plus habiles, et en outre que la pirogue des pirates, ne contenant que deux avirons, se trouvait plus chargée et par conséquent plus lourde à manœuvrer. Cabrera s'aperçut bientôt de la différence, il donna l'ordre de tirer. Trim, qui suivait de l'œil tous les mouvements de Cabrera, n'eut que le temps de se baisser, mouvement que Tom ne fut pas lent à imiter. Les balles sifflèrent autour de la pirogue, et l'une d'elles vint frapper dans la pine du canot, à quelques pouces seulement de la tête de Trim.

» — Oh ! cria Trim, nageons avant que li chargé encore !

Et tous deux penchés sur les avirons, qui pliaient sous leurs efforts, ils firent voler leur pirogue qui semblait glisser sur l'onde salée.

Une nouvelle décharge suivit bientôt la première.

» — Encore un coup de cœur, Trim, et nous serons bientôt hors de leur portée ! as-tu remarqué que les balles sont venues mourir à une dizaine de pieds de nous.

— En avant ! répondit Trim en redoublant d'efforts.

— Une troisième décharge ne se fit pas attendre ; mais cette fois la distance était trop grande pour qu'il y eut aucun danger. Ils nagèrent encore quelques minutes avec la même vigueur ; puis, Trim, s'arrêtant tout à coup, mit son aviron dans la pirogue et dit à Tom de ne plus nager.

— Que veux-tu donc faire ?

— Tiens, dit Trim, en lui montrant la balle qu'il venait d'extraire de la pince, où elle s'était enfoncée, voyé-ti c'te grosse la balle ? leur fusil

pas capable pour porter si loin, mais moue sûr mon la carbine porter bien avec son piti la balle !

— On n'a pas de temps à perdre, nage, nage, Trim.

— Ah ! Tom, un piti coup, moue voulé salé y inque un ; voyé comme li été ben, juste devant la lumière.

Tom, qui connaissait l'adresse de Trim avec sa carabine, lui dit de tirer. Trim ne se fit pas prier, et prenant sa longue carabine, il l'arma d'une capsule, trempa une allumette dans l'eau et, après avoir frotté la mire avec le phosphore humide afin de mieux viser, il épaula lentement ; un instant la carabine demeura immobile, puis la gâchette partit, une langue de feu sortit du canon, un coup sec retentit dans l'espace, et la chute d'un homme qui tombait à la renverse dans l'embarcation des pirates, annonçait la fatale justesse de l'œil du nègre, et la longue portée de sa carabine.

)) — Oh ! oh ! oh! oha ! cria Trim de toutes ses forces, h l'en voulé ti encore ?

— Non, non, Trim ; nageons, nageons ; il faut gagner vers Sir Arthur maintenant. Ils doivent être inquiets.

Trim mit avec précaution sa carabine à ses côtés, puis reprenant son aviron, il se prit à siffler, lâchant de temps en temps à haute voix des paroles de défi aux pirates, qui, loin de se rebuter, avaient redoublé d'énergie dans leur poursuite, se servant de la crosse de leurs fusils en guise de pagaie.

» — Ne crie donc pas si fort, Trim ! tu vas leur faire connaître au juste l'endroit où nous sommes.

— Tant mieux ! moue voulé aussi faisé conné à M. PoUce y où nous l'été, et aussi à pirates pour que li poursuive.

— Pourquoi veux-tu qu'ils nous poursuivent ?

— Parce que tout à l'heure M. Police va veni et M. l'Anglais itou ; et nous attrapé tous les pirates.

Trim n'avait pas eu tort, comme nous allons le voir.

Pendant que ce que nous venons de raconter se passait sur la baie, Lauriot, entendant les coups de fusils et ayant aussi aperçu cinq à six hommes se jeter dans la pirogue, avait tout naturellement conclu, avec Sir Arthur et ses gens, que Tom et Trim avaient été découverts et que les pirates étaient à leur poursuite. Afin de ne pas laisser Tom et Trim tomber entre les mains de leurs ennemis, il avait donné l'ordre d'embarquer, et il était allé avec tout le monde au-devant de Tom ; mais le silence que Tom et Trim gardaient au commencement de leur fuite et la direction qu'ils avaient d'abord suivie, avait mis Lauriot et Sir Arthur dans une cruelle inquiétude, craignant qu'ils eussent été tués tous deux par les trois décharges qu'avaient faites Cabrera et les siens. Ce ne fut qu'après que Trim eut tiré son coup si fatalement juste, que Lauriot put reconnaître l'endroit où Tom devait se trouver. Il avait aussi vu tomber l'homme dans la pirogue des pirates. Le bruit que fit Trim et les cris de défi et de triomphe qu'il poussait, ne lui laissèrent plus de doute que tout allait bien de ce côté. Quand il eut constaté l'état des choses, il avança doucement au-devant des pirates, ayant soin autant que possible de s'écarter du cercle de lumière que la flamme imprudemment allumée par les pirates, formait au loin sur la baie.

Les pirates, qui ne se doutaient nullement de nouveaux ennemis qui avançaient tranquillement sur eux dans une direction opposée, entendant

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