‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 116 sur 207 · CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME

Après être convenus de différents signaux, afin de se reconnaître et de se communiquer, Trim regarda à l'amorce de ses pistolets et, s'étant assuré que sa carabine était en ordre, il poussa tranquillement sa pirogue à l'eau et prit son poste à l'avant, déposant avec soin sa carabine auprès de lui, de manière à l'avoir sous sa main. Tom se plaça au gouvernail, et tous les deux partirent pour aller exécuter leur dangereuse mission.

La pirogue, légère et eflilée, obéissant à l'impulsion puissante de ces deux vigoureux nageurs, semblait courir sur les eaux, en effleurant à peine la surface. Ils avaient d'abord dirigé leur course en droite ligne sur la flamme que les pirates avaient allumée sur l'île, de manière que Lauriot et tous ceux qui étaient restes avec lui pouvaient suivre la pirogue. Quand ils ne furent plus qu'à une certaine distance de l'île, Tom, par un coup d'aviron, dirigea sa course un peu vers l'Est, de manière à se trouver dans l'ombre que formait une toufTe d'arbres, afin d'approcher le plus près possible sans danger d'être découverts.

Ils avancèrent ainsi assez près de l'île pour distinguer parfaitement tous les mouvements de ceux qui étaient autour du feu. Ils pouvaient même les entendre parler. Après avoir examiné attentivement tout ce qu'il y avait sur la pointe, sans avoir pu distinguer Cabrera, Tom voulait retourner rendre compte de ce qu'ils avaient vu, lorsque Trim lui fit signe de regarder vers un petit arbre qui se trouvait à une trentaine de pas en deçà du feu, un peu en arrière de l'écran, de manière à se trouver en dehors du rayon de lumière. — Tom suivit des yeux la direction de la main de Trim, et il aperçut un homme qui marchait de long en large, s'arrêtant brusquement devant quelque chose ; puis reprenant sa marche, faisant quelques pas et revenant à la même place. A l'agitation de ses mains, Trim comprit que cet homme parlait à quelqu'un. Quel était cet homme ? à qui parlaitil ? Trim et Tom ne furent pas longtemps sans reconnaître l'homme, car s'étant dirigé vers le feu, sa figure, éclairée en plein par la flamme, ne pouvait tromper l'œil de Trim, qui reconnut Cabrera ; quoique Tom ne pût, de la distance où ils étaient, distinguer aucun de ses traits.

Trim se pencha avec précaution vers Tom et lui dit tout bas :

» — Cabrera 1

— Es-tu sûr ? demanda Tom, en s'avançant sur les mains au fond de la pirogue jusqu'auprès de Trim.

— Sûr ! moue croyé mamselle Sara contre c'ti l'arbre.

— Moi aussi. Allons-nous-en maintenant.

Cabrera alluma un cigare, et s'étendit devant le feu, de manière à tourner le dos à Tom.

» — Non, moue envi tiré un coup de carabine dans son la tête à Cabrera.

— Ne vas pas !

— Moue sûr tuyé 11.

— Ne fais pas un coup pareil ; si tu tuais Cabrera, peut-être que ces monstres massacreraient mademoiselle Sara !

— Tu l'avé raison.

Tout en conversant ainsi, leur pirogue s'était tellement rapprochée de la rive, qu'elle frotta sur le sable, avant qu'ils s'en fussent aperçus, tant ils étaient absorbés par ce qu'ils voyaient sur la pointe. Comme la mer était calme et étale, la pirogue ne fit aucun bruit en touchant le rivage.

» — Moué l'avé envi d'aller à terre, dit Trim, pour voyé y où l'été mamselle Sara.

— N'y vas pas, tu te feras prendre.

— Craigni pas ; moué coulé comme serpent dans l'zerbes.

— Prends garde à toi.

— Craigni pas. Si toué voyé moué couri à côté pour vini, toué siflé pour montré où li l'été.

— Oui.

— Pit-être moué revini tout suite, pit-être non.

— Dépêche-toi ».

Trim débarqua sans bruit, et se traînant sur le ventre comme une couleuvre dans les herbes, il s'avança jusqu'à une dizaine de pieds de l'endroit où il avait remarqué que Cabrera s'arrêtait si souvent. Il reconnut Miss Thornbull assise au pied d'un arbre, le dos de son côté. Le cœur de ce pauvre Trim lui battit violemment dans la poitrine ; il aurait voulu pouvoir se faire reconnaître de la jeune fille, dont la tête penchée sur la poitrine annonçait le profond abattement. Comment faire ? Il osait à peine avancer, craignant que le moindre bruit ne l'effrayât ; il avait peur que s'il réussissait à se faire reconnaître la surprise ne lui fit pousser un cri, qui aurait amené sur lui toute la bande des pirates. L'agitation de Trim était si grande, qu'il était obligé de se mettre la main sur le cœur comme s'il eût pu en modérer les pulsations. Tous ses membres tremblaient sous l'extrême agitation nerveuse qui le dominait. Il était décidé à ne pas partir sans avoir parlé à Miss Thornbull ; et il resta plus de cinq minutes dans la même position sans remuer ; enfin ayant réussi à surmonter son émotion, il leva encore une fois la tête entre les hautes herbes, et il vit la plupart des pirates dormant autour du feu.

Il eut un instant l'idée d'enlever sans plus de cérémonie Miss Thornbull, et de l'emporter ainsi à la pirogue ; mais ce projet était si dangereux, étant certain que la jeune fille aurait lâché un cri d'effroi en se sentant saisir, qu'il y renonça presque aussitôt. Alors il se décida à avancer jusqu'auprès d'elle ; et afin de pouvoir se trouver hors du chemin de Cabrera s'il entendait du bruit, il fit un détour pour s'approcher de la jeune fille. Il se coulait dans l'herbe avec tant d'adresse, qu'on aurait eu de la peine à remarquer son ondulation ; ses mouvements étaient si souples et élastiques qu'il s'approcha jusque tout auprès de la jeune fille, sans qu'elle l'eût entendu, tant était grande aussi l'intensité de sa douleur et la prostration de ses esprits.

Trim la contempla un instant ; puis, lui touchant légèrement le bras, il lui dit en même temps :

a — Ne fésé pas bruit ; moué nègre Trim, mamselle Sara !

Elle ne put réprimer une légère exclamation de surprise mêlée de frayeur.

Trim lui expliqua en peu de mots la position des choses, et lui demanda si elle se sentait la force de courir jusqu'à la pirogue. Elle lui répondit qu'elle se sentait si faible, qu'elle craignait de ne pouvoir le faire.

» — Alors moué porté li, dit-il.

Et la soulevant dans ses bras nerveux, il partit comme un trait dans la direction de la pirogue, au fond de laquelle il déposa la jeune fille, lui recommandant de se coucher, sans s'occuper du bruit et ne cherchant qu'à se mettre au plus vite hors de la portée des fusils, Tom et Trim poussèrent au large.

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