CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME
-^ Faudra bien qu'il y consente, ou qu'il aille dans la salle commune ; d'ailleurs c'est une chambre à deux lits, c'est la plus grande des doUes. Ce M. Pluchon n'est pas si grand seigneur, après tout !
Le docteur Rivard, qui avait osé demander le nom de son futur compagnon de chambre, quoiqu'il le supposât d'après ce qu'il avait entendu, eut de la peine à, réprimer la satisfaction que lui causa la réalisation de son espérance.
Au moment où le docteur se préparait à monter aux dolles, M. Duperreau entra dans la salle.
» — J'ai tout préparé pour votre cautionnement, mais je suis bien fâché, mon cher docteur, de vous annoncer que vous serez forcé d'attendre à demain. Il est trop tard pour aujourd'hui. Je ne pourrai avoir le writ dliabeas corpus que vers dix heures du matin.
— C'est bien, M. Duperreau, c'est bien, lui dit le docteur ; j'aime autant que ça soit pour demain. Vous voudrez bien me venir voir, avant de faire signer le writ ; j'aurai peut-être quelque chose à vous communiquer.
» — Mais,sans doute ; je serai ici demain matin à neuf heures. Ne puis-je rien faire pour vous, en attendant ?
— Non, merci.
On n'avait point annoncé à Pluchon qu'il devait avoir un compagnon de chambre ; aussi sa surprise fut-elle grande quand il vit entrer le géoher suivi du docteur Rivard ; cependant il ne* se déconcerta pas. Il espérait que le docteur ignorait sa délation.
» — Bonjour, monsieur, lui dit le docteur Rivard ; j'espère que je ne vous incommoderai pas longtemps. J'ai été arrêté par erreur ; demain je dois être admis à caution ; je ne vous aurai dérangé que pour une nuit.
Pluchon baissa d'abord la vue, puis la relevant avec inquiétude sur le docteur, chercha à deviner dans sa physionomie ce que pensait ce dernier. Il ne répondit pas.
» — Vous pourrez prendre ce lit, monsieur le docteur, dit le geôlier, dans une couple d'heures nous vous apporterons à souper.
Aussitôt que le géoher fut parti, le docteur Rivard alla fermer la porte, puis il prit une chaise et alla s'asseoir en face de Pluchon.
» — Eh ! bien ! Pluchon, lui dit-il sans préambule, tu sais pourquoi je suis ici.
— Mais non, répondit en hésitant Pluchon, qui sentait ses chairs frissonner sous le regard ardent du docteur Rivard.
— Tu ne le sais pas ? Eh ! Je vais te l'apprendre. Écoute : je suis arrêté parce que toi, tu m'as dénoncé.
— Moi ?
— Oui, toi ! Joseph, Pierre, Etienne Pluchon ! Toi, qui pensais me faire condamner, pour obtenir ton pardon en te rendant témoin contre moi.
— Je vous assure...
— Tais-toi, ne dis pas un mot ; écoute ce que j'ai à dire, tu parleras après. Tu es un lâche, et tu es aussi bête que lâche. D'abord, ton témoignage ne suffira pas pour me faire condamner, et il est seul. Ensuite, quand on saura que tu as trempé dans l'assassinat de Perdido...
— Docteur !
— Silence donc ! car la preuve de cet assassinat, je l'ai en ma possession ; tu seras arrêté comme félon, et ton témoignage contre moi ne sera plus
d'aucune importance. Tu seras tombé d'un embarras dans un bien plus grand ; car au lieu de quelques années de pénitencier, tout au plus, tu vas monter à l'échafaud.
Pluchon était atterré. Il fut plusieurs minutes sans pouvoir parler, puis enfin faisant un efïort il s'écria :
— Docteur, je vous jure...
— Tu mens, misérable ! Tu ne mérites pas même que l'on ait pour toi la moindre commisération. Je savais que tu étais ici prisonnier. J'aurais pu me faire admettre à caution dès aujourd'hui, mais je voulais te voir, car j'avais eu un instant pitié de toi. Mais tu mens ; et tu me mens à moi qui te connais !
— Pitié ! pitié ! dit Pluchon en tombant à genoux.
— Pitié ! ah ! oui, tu la mérites bien !
— J'avais été effrayé par d'affreuses menaces, et ensuite cajolé par des promesses. Mais je regrette bien vivement ce que j'ai dit.
— Allons, Pluchon ? Je te plains encore plus que je ne te méprise.
— Que faire ? oh ! mon Dieu !
— Que faire ? je vais te le dire, ou plutôt, tu vas commencer par me raconter bien en détail, sans oublier aucune circonstance, entends-tu, sans rien omettre, tout ce qui s'est passé, depuis notre dernière entrevue jusqu'à ce moment ; et après, je te dirai ce qu'il faudra faire. Relèves-toi.
Pluchon raconta tout au docteur, sans omettre le moindre détail. Le docteur avait écouté avec une profonde attention. » — Est-ce bien tout ?
— Oui.
— N'as-tu rien dit autre chose dans ta déposition ? réfléchis bien, je pourrai la voir demain, et si tu me trompes !
— C'est tout, c'est bien tout ; ah ! docteur ! j'en ai bien du regret. Si je pouvais réparer.
— Tu ne peux pas tout réparer, parce que le scandale est fait ; parce que ma réputation est compromise : mais tu peux réparer jusqu'à un certain point le mal que tu m'as fait. Heureusement que tu as donné ta déposition sous le coup de menaces et de promesses. Ceci est contre la loi ; on ne peut s'en servir devant les tribunaux, à moins que tu ne la corrobores de vive, voix à l'audience le jour du procès.
— Vraiment ?
— Sans doute. Tu pourras la nier,«' dire que tu ne savais ce que tu disais ; enfin tout ce que tu voudras, pourvu que tu en détruises l'efïet. Si tu me promets cela, je ne te ferai pas arrêter comme assassin.
— Je le promets, je le jure. Je ne vous ai jamais voulu de mal, docteur.
— Pas de bahvernes ; je te connais, et si je n'avais pas eu la précaution de conserver contre toi certaines preuves... Enfin, suffit. Tu promets, c'est tout ce que je veux. Ce n'est point encore tant tes paroles que je crois, c'est parce que c'est ton intérêt qui te fera préférer le pénitencier à la potence. Le pénitencier avec des douceurs que je te procurerai. Et qui sait, peut-être trouvera-t-on les moyens de te faire évader de cette prison avant le procès.
— Évader ?
— Eh ! oui ! S'il faut de l'argent pour payer un des guichetiers, je t'en donnerai. Si tu ne peux gagner un des gardiens, je te ferai parvenir