CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME
des limes, des échelles de cordes ; j'aurai une voiture prête à te recevoir et à te conduire en lieu de sûreté, d'où tu pourras gagner quelque pays étranger. Comprends-tu ce que je puis faire contre toi, si tu persistes dans ta déposition ?
— Ah ! oui ! oui ! docteur. Je promets, je jure. Croyez-moi quand je vous dis que j'ai regret ; ou si vous ne croyez pas en mes regrets, quand je vous dis que je n'avais pas envisagé les conséquences de ce que je faisais, comme je les vois maintenant ; et que je vous disculperai, docteur. Si je ne puis réussir à m'échapper de cette prison, avant mon procès, je prendrai tout sur moi, vous verrez.
— Je le crois, parce que c'est ton intérêt.
— Vous êtes bien sûr, docteur, que ce n'est que le pénitencier pour trois ans ?
— Oui, le maximum.
— Oh ! j'aimerais mieux le maximum dans ce cas-ci ; et encore je pourrai peut-être m'échapper de prison !
— Non seulement c'est possible, c'est presque certain ; j'ai des moyens qui ne pourront manquer de réussir, si tu ne fais pas quelque bêtise pour te faire découvrir.
— Oh ! docteur, je vous remercie. Je ne mérite pas...
— Certainement que tu ne mérites rien. Aussi n'est-ce pas par amitié pour toi que je ferai ce que je te propose ; c'est parce qu'il m'importe que tu ne déposes pas en cour contre moi, tandis que je ne tiens pas du tout à te faire pendre. Allons ! tu connais mes sentiments ; je connais les tiens, nous nous entendrons, parlons maintenant de choses indifférentes ; aussi bien, voilà quelqu'un qui vient ».
C'était le souper que l'en apportait.
Le lendemain, à dix heures, le docteur Rivard était admis à caution pour comparaître aux assises de la Cour Criminelle, qui devaient avoir heu dans le mois suivant.
Pluchon avait pris sa bonne humeur ; il avait su gagner l'amitié d'un des guichetiers au bout de quelques jours d'emprisonnement. Il ne paraissait pas avoir la moindre inquiétude sur le résultat de son procès, dont le jour approchait.
La veille de la tenue de la Cour Criminelle, vers les neuf heures du soir, un steamboat venait d'accoster au pied de la rue Canal. Le capitaine Pierre arrivait pour les assises criminelles, ayant été retenu sur ses plantations ; Trim le suivait, portant sur ses épaules la valise de son maître.
En ce moment, le vapeur de la ligne Havanaise se préparait à partir. Une foule assez considérable était sur la levée, surveillant les préparatifs du départ du vapeur. Déjà tout le monde était embarqué, et l'on détachait les amarres ; l'immense engin commençait ses mouvements, l'eau bouillonnait sous l'effort des roues, quand un petit homme, un paquet sous le bras, accourut, fendit la foule, heurta le capitaine et eut le temps de sauter à bord, avant que le vapeur eut dépassé le quai. Personne n'avait remarqué cet incident.
— Mon maître, dit Trim en montrant du doigt le petit homme, au moment où il sautait à bord, « Mossié Plicho ».
Le capitaine, qui venait d'apercevoir sir Arthur Gosford, s'avança vers lui, sans avoir fait attention à ce que Trim lui avait dit.
Sir Arthur était venu conduire à bord Miss Sara, qui s'en retournait à Matance, sous la protection d'une de ses parentes.
Le lendemain, le capitaine se rendit à la Cour Criminelle pour assister comme témoin au procès du docteur Rivard.
La foule occupait les banquettes destinées au public. Dans la boîte des prévenus on voyait la mère Coco Létard et ses deux fils. Le docteur Rivard était assis près de son avocat ; mais on ne voyait pas Pluchon.
La mère Coco regardait d'un œil hardi toute cette foule ; François avait toujours la même physionomie indifférente ; quant à Léon il prenait la chose sur un ton tout à fait satisfait ; il est vrai qu'il avait la promesse d'une puissante intercession.
Le docteur Rivard était habillé proprement mais sans recherche. Il avait un air posé, calme, et un petit peu pensif. Son avocat venait de lui annoncer que le procureur-général allait discontinuer la poursuite contre lui.
Le capitaine Pierre, ignorant encore l'évasion de Pluchon, était surpris de ne pas le voir.
Aussitôt que le juge eut pris son siège, le greffier appela le rôle des causes. La mère Coco et ses fils furent appelés et plaidèrent coupables à l'accusation d'assaut et batterie grave, et furent condamnés à deux ans de pénitencier.
Quand la cause du docteur Rivard fut appelée, le procureur-général se leva et demanda que la cour lui permit d'entrer un nolle prosequi. Comme c'était une motion de droit, elle fut accordée.
M. Duperreau se leva et fit motion « que le cautionnement du docteur Rivard fut annulé, et qu'il fut déchargé de l'accusation ».
Cette motion fut accordée.
Le capitaine Pierre était ébahi de ce qui venait d'arriver. Il crut un instant qu'il était sous l'effet de quelque étrang«i erreur. — Mais quand il vit le docteur Rivard, accompagné de son avocat et d'une grande partie des spectateurs, quitter la cour, il se sentit le rouge monter au front, comme s'il eut été le jouet de quelque nouvel outrage, sanctionné, cette fois, par les autorités judiciaires.
Le procureur-général ne le laissa pas longtemps néanmoins sous cette impression. Il s'avança vers lui aussitôt qu'il l'eut aperçu, et lui expliqua en peu de mots l'effet d'un nolle prosequi, et les raisons qui l'avaient forcé d'en agir ainsi. Le capitaine fut satisfait de la conduite du procureurgénéral, comprenant qu'il valait mieux relâcher le docteur Rivard, sauf à le reprendre plus tard, que de risquer un acquittement nécessaire faute de témoins positifs.
Alors revint à la mémoire du capitaine Pierre, l'incident de la veille et ce que lui avait dit Trim, au moment où le vapeur partait pour la Havane ; mais il était trop tard.
Le docteur Rivard sortit triomphalement de la cour, paraissant aux yeux du pubhc bien plus comme une victime d'odieuses calomnies que comme un coupable.
Cet homme, le plus coupable des accusés, échappait à sa punition. Il pouvait marcher la tête haute et sans crainte, du moins le pensait-il, l'autopsie du corps de feu M. Meunier n'ayant pu constater aucune trace de poison.