‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 133 sur 207 · CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-TROISIÈME

» — Mais quand j'aurai travaillé encore trente ans, et donné tout mon argent, je ne serai pas plus avancé que je ne le suis aujourd'hui, après avoir déjà travaillé trente ans ; je serai bien vieux. Si encore dans trente ans je pouvais avoir gagné ma liberté ! C'est bien long trente ans !

— Oui, c'est bien long ; mais si, au lieu de trente ans, il t'en fallait moins, bien moins ; si au lieu de trente, il ne t'en fallait que dix, que huit ?

Pompée regarda son maître d'un air de doute, comme s'il eut pensé qu'il se moquait de lui. Il se fit un mouvement parmi les nègres qui tous, le cou tendu, écoutaient avec avidité.

» — Et si, au lieu de huit, il ne fallait que cinq ans, penses-tu Pompée, que ça vaudrait la peine que tu travaillasses à la gagner ?

Pompée fixa avec étonnement ses yeux sur son maître. Tous les nègres se levèrent et s'approchèrent de la table.

» — Oui, Pompée, oui, mes enfants, si vous voulez gagner votre liberté, dans cinq ans vous pouvez tous être Ubres ! La chose vous surprend ; vous osez à peine le croire ; eh bien, c'est vrai pourtant. Écoutez, je vais tâcher de vous faire comprendre.

Le capitaine ouvrit le grand livre, ou Journal d'émancipation, qui était sur la table, à la page où était écrit le nom de « Pompée ».

)) — Pompée, tu vois ce gros livre ; dans ce livre ton nom est entré à cette page; le nom de chacun d'entre vous est entré sur une page séparée. La valeur de chaque nègre est aussi entrée dans ce Uvre. Dans ce Uvre, que je vais laisser à l'habitation aux soins de l'économe, on entrera régulièrement tout l'argent que vous lui donnerez, ainsi que les effets que vous lui vendrez, et aussi toutes les heures de travail que vous donnerez en sus de vos heures ordinaires de travail. Tout sera marqué. Comprenez-vous ?

— Un peu, dit Pompée, mais je n'aimerais pas que l'on marquât à un autre ce que j'aurais donné.

— Ne crains pas cela, tout sera fait et marqué avec soin ; d'ailleurs je vais donner à chacun d'entre vous un petit Uvre, dont vous aurez bien soin, et dans lequel l'économe fera une entrée correspondante à celle du grand livre, chaque fois que vous lui donnerez quelque chose.

L'idée du petit hvre parut faire plaisir à ces pauvres nègres, qui ont tant de raisons de craindre d'être trompés. Ils ne comprenaient pas beaucoup encore, mais ils avaient foi dans leur maître ; ils espéraient en un acte de générosité, plutôt qu'ils n'avaient foi dans leur travail comme moyen de rédemption.

» — Comprenez-vous, mes enfants ? leur demanda le capitaine.

— Pas beaucoup, dit Pompée en souriant.

— Écoutez bien. Je vais commencer par te montrer. Pompée, comment tu peux te racheter et en combien de temps. Tu vaux $1,200, cette valeur est marquée dans ce livre. Ainsi pour racheter ta liberté, il faut que tu me donnes $1,200. Penses-tu que tu puisses me payer $1,200 en cinq ans ?

Pompée partit d'un éclat de rire si franc et si bruyant, qu'il devint contagieux. Le capitaine lui-même ne put s'empêcher de sourire malgré tout son sérieux.

» — Voj^ons ! voyons ! réponds.

— Pas capable, mon maître ; jamais capable de payer $1,200 ; pas seulement cent picaillons !

— Tu crois ? Nous allons voir. Le capitaine tira de la poche de son

gilet une feuille de papier sur laquelle il avait fait, avec sir Arthur, quelques calculs.

D'abord, c'est une règle de l'habitation que chaque jour de travail est composé de douze heures. Ces douze heures m'appartiennent ; le reste de la journée vous appartient ; et si quelquefois j'ai besoin de vous faire travailler plus longtemps, comme dans le temps de la roulaison, chaque heure extra vous sera comptée et payée. Comprends-tu que tu doives travailler douze heures tous les jours excepté les dimanches ?

)) — Oui, mon maître.

— Comprends-tu que si tu me payes $1,200 tu auras racheté ces douze heures, que j'appellerai heures majeures pour les distinguer des heures ordinaires, et que tu ne seras plus obhgé de travailler, que tu seras libre enfin ?

— Oui, mon maître ; mais je ne comprends pas comment je pourrai gagner $1,200.

— Attends un peu. Comprends-tu que si tu me donnes un douzième de cette somme, c'est-à-dire $100, tu auras racheté un douzième de ton temps de travail, c'est-à-dire une heure majeure ?

— Pas trop, répondit Pompée en se grattant l'oreille ; puis il reprit, après quelque temps de réflexion : oui je comprends ; quand j'aurai donné $100, j'aurai payé une heure majeure, et je n'aurai plus que onze heures de travail à donner par jour.

— Bien, Pompée ; c'est ça ! voyons maintenant comment tu pourras me donner les premières cent piastres. Écoute : tous les dimanches t'appartiennent ; l'argent que tu gagnes ces jours-là t'appartient. Sais-tu combien il y a de dimanches dans l'année ?

— Sais pas, dit Pompée, en jetant un coup d'œil furtif sur sir Arthur ; il n'y en a pas beaucoup.

Sir Arthur et tous les planteurs se mirent à rire de bon cœur à la réponse de Pompée.

» — Il y en a 52, continua le capitaine ; et comme l'économe me dit que tu peux aisément gagner deux piastres par jour, tu peux gagner $100 dans le cours de l'année. Avec ces $100 tu achèteras une heure majeure.

— Oui ! mon maître, si je puis racheter une heure majeure au bout d'un an, je comprends bien que je pourrai les racheter toutes au bout de douze ans ; mais si je ne puis avoir toujours de l'ouvrage, il me faudra plus de douze ans.

— Pas mal, pas mal, mais ne vas pas trop vite. Quant à l'ouvrage, que cela ne t'inquiète pas, je te trouverai de l'ouvrage et je te donnerai $2 par chaque jour que tu me donneras, en sus de ton temps de l'ateher ; ou si tu l'aimes mieux, je te procurerai du fer et tu travailleras à la pièce ces jours-là. Mais continuons, et écoutez bien tous.

» A la fin de la première année, tu auras donc racheté une heure majeure. Tu continueras à travailler douze heures par jour la seconde année, mais comme tu ne seras obhgé qu'à onze heures de travail au lieu de douze, tu auras donc travaillé une heure extra par jour ; or, comme il y a 312 jours de travail à peu près dans le cours de l'année, je te redevrai 312 heures de travail ; 312 heures divisées par 12 (le temps d'une journée) donnent 25 jours, à $2 par jour, feront $50 que je te devrai. $50 sont donc pour toi la valeur de chacune de tes heures majeures que tu auras employée

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