A. GOSFORD
Il était dix heures, quand sir Arthur retourna à l'hôtel. Sa fille l'attendait.
« — Eh bien ! Clarisse, as-tu préparé ta malle ? Demain nous partons, en compagnie de M. de St-Luc. Je l'aime, cet homme-là. Non seulement il m'a donné les plus grandes preuves de générosité, de bravoure dans le danger, de sang-froid dans les moments critiques ; mais il vient encore de me montrer qu'il a un cœur selon le mien. Il nous a ce soir développé un plan d'émancipation des esclaves de ses plantations, que je trouve excellent. Nous l'avons discuté avec plusieurs planteurs. Demain M. de St-Luc fera le premier essai de son plan d'émancipation à la paroisse St-Charles ; il doit l'annoncer et l'expliquer à ses esclaves.
— Oh ! papa, comme tu dois être content de trouver quelqu'un qui puisse sympathiser avec toi, sur un sujet qui a fait l'occupation de tes deux dernières années ! Tu ne saurais t'imaginer combien je suis joyeuse, à l'idée d'assister au premier essai de ce plan d'émancipation. Je me fais aussi un grand plaisir de visiter les plantations du Mississipi ; on dit qu'elles sont si bien cultivées, si bien tenues ; que l'hospitalité des planteurs est si généreuse, si cordiale ; en même temps qu'elle est si magnifique et si somptueuse.
— Tu ne trouveras pas de somptuosité à l'habitation de M. de St-Luc, car elle n'a jamais été la demeure de son propriétaire ; mais de la cordialité, oui, et tout plein, le maître est la générosité même. Allons, mon enfant, vas te coucher, car nous partons de bonne heure demain ; et j'ai des lettres à écrire cette nuit ».
Le jour suivant, le soleil se leva radieux ; le temps était superbe ; le voyage fut heureux ; mademoiselle Clarisse était joyeuse et avait repris une partie de sa gaieté. De temps en temps, elle dirigeait un coup d'œil timide vers le capitaine qui parlait avec animation à sir Arthur et aux planteurs.
Aussitôt arrives h l'habitation, une collation fut servie, après laquelle le capitaine, sir Arthur et sa lîUe allèrent visiter le camp des noirs.
'fout était dans le plus grand ordre ; les cases des esclaves, au nombre de vingt, étaient rangées sur deux hgnes parallèles. Elles avaient été nouvellement blanchies à chaux. L'économe de l'habitation tenait à ce que
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le capitaine fut content de lui. C'était plaisir à voir que ces petites cases, destinées chacune à deux familles, étant partagées en deux par une cloison ; elles étaient éloignées les unes des autres d'à peu prés cinquante pieds ; cet espace était occupé par un petit jardin qui s'étendait en arrière des cases. Entre les deux rangées, un vert gazon d'un arpent de large sur toute la longueur du camp, servait de cour et de lieu de récréation aux petits négrillons. Au bout du camp était l'hôpital ; un peu plus loin la maison de l'économe, et en avant de sa maison, au milieu de la cour, s'élevait la cloche de la plantation. Le camp était entouré d'une clôture en planches, de douze pieds de haut, le tout formant un parallélogramme de mille pieds de long, sur à peu près trois cents de large.
Le camp était presque désert, quand le capitaine y entra ; à l'exception de deux à trois vieilles négresses à l'infirmerie, et d'une demi-douzaine de négrillons qui jouaient dans une marre d'eau, tous les esclaves étaient au champ.
Le capitaine avait envoyé Trim prévenir l'économe de son arrivée, lui faisant dire en même temps de faire rentrer tous les nègres, à six heures précises.
A peine le capitaine et ses hôtes avaient-ils eu le temps de faire la visite de la sucrerie, du jardin et des vastes dépendances de l'habitation, que l'économe arrivait à cheval, suivi d'une centaine d'esclaves, hommes et femmes, chacun portant sa pioche et sa hache. Une troupe de petits négrillons, tout barbouillés, et portant des bouts de canne à sucre qu'ils mangeaient à bellea dents, les suivaient en criant et gambadant ; on eut dit une troupe de petits gnomes.
Tous les nègres défdèrent un à un devant leur petit maître, comme ils l'appelaient ; plusieurs se souvenant de l'avoir vu tout enfant. Ils avaient la joie peinte sur la figure ; leur pas était leste, malgré une longue journée de travail. Chacun saluait le maître en passant.
Sir Arthur remarqua que, malgré les paroles bienveillantes du capitaine, il n'y en eut pas un seul qui trouvât un mot pour lui exprimer sa joie ; et cependant ils savaient tous qu'il venait dans l'intention de leur procurer les moyens de gagner leur liberté. Il n'y eut qu'un vieil esclave, à la tête toute grise, qui essaya de balbutier quelques mots de reconnaissance, mais aux premières paroles il éclata en sanglots.
Le capitaine regarda sir Arthur qui était ému ; Clarisse souriait à travers les larmes qui s'échappaient de ses ^^eux.
— Mes enfants, leur dit le capitaine, vous allez prendre votre souper ; après cela vous vous rendrez tous dans la sucrerie, où j'irai vous retrouver. J'ai bien des choses à vous dire. Je suis content de vous ; vous vous comportez bien ; votre camp est propre, vos cases sont en bon ordre. J'espère que vous allez aussi être contents de ce que je vais vous dire. Allez.
La vaste salle de la sucrerie avait été proprement arrangée ; des bancs avaient été placés d'un côté pour les esclaves de la plantation. De nombreuses lampes éclairaient la sucrerie. Une table, recouverte d'un tapis, fut apportée au milieu de la salle, et des chaises placées en arrière. Plusieurs des planteurs voisins avaient été invités par le capitaine. A sept heures tous les nègres étaient entrés dans la sucrerie et avaient pris leur place sur les bancs. Quelques minutes après, le capitaine, sir Arthur et sa fille, ainsi que ceux qui avaient été invités, prirent place près de la
table, en face des nègres, qui attendaient dans un profond silence ce que leur maître allait leur dire. Le capitaine déposa sur la table un gros livre relié, sur lequel on lisait : Journal d'émancipation de Vhabitation St-Charles.
« — Mes enfants, dit le capitaine, en s'adressant à ses esclaves, après avoir bien réfléchi à ce qu'il y avait de mieux à faire, pour accomplir les désirs de votre bon maître, qui est mort en vous recommandant à mes soins, j'ai pensé que je ne pourrais mieux rencontrer ses vues, et vous en faire apprécier les résultats, que de vous donner les moyens de gagner votre liberté. Pour y parvenir il vous faudra du travail et de la bonne conduite, mais pas plus de travail cependant que vous n'en pouvez faire. Voulez-vous travailler pour gagner votre liberté ?
Les nègres se regardèrent les uns les autres, mais pas un ne répondit.
» — Pourquoi ne répondez-vous pas ? L'économe ne vous a-t-il pas dit que je voulais vous donner les moyens de gagner votre liberté et de vous racheter ?
Tous les esclaves demeuraient silencieux, leurs grands yeux blancs fixés sur leur maître.
» — Avance ici, Pompée, dit le capitaine en s'adressant à un des plus intelligents et des meilleurs de l'habitation ; et toi, que dis-tu ?
— Rien, mon maître, dit Pompée en s'avançant la tête basse.
— Comment, rien ! Ne voudrais-tu pas devenir libre ?
— Oh ! oui, mon maître.
— N'aimerais-tu pas à pouvoir acheter ta liberté ?
Pompée regarda son maître, roulant sa casquette dans ses mains, sans rien dire.
» — Réponds donc.
— Comment Tacheter, avec rien ?
— Mais ne gagnes-tu pas de l'argent, quand tu travailles les dimanches ? Pompée baissa la tête, roula lentement sa casquette ; puis, après quelques
instants de silence, il dit d'un air moitié riant moitié triste : — Jamais capable gagner ma liberté ! Il y a trente ans que je travaille tous les dimanches, et n'ai pas un picaillon pour acheter du tabac ; comment voulez-vous moue acheté liberté ?
— Que fais-tu de ton argent ?
— Mon argent, y n'est pas gros !
— Mais tu travailles les dimanches ? Et combien gagnes-tu ces jours-là ?
— Quelquefois dix, quelquefois douze escalins, quelquefois plus. C'est pas gros ça, pour passer la semaine, quelquefois perdre tout aux cartes.
— Tu sais travailler la forge ; tu dois pouvoir gagner deux ou trois piastres par jour, quand tu as de l'ouvrage ?
— Pas toujours de l'ouvrage, et l'on est mal payé ; pas toujours en argent, plus souvent je reçois des effets ; c'est aussi bon pour moue, car souvent ne sais pas que faire avec l'argent.
— C'est vrai, tu ne savais trop que faire de ton argent ; mais maintenant que tu pourras l'employer à payer pour ta liberté, ne voudrais-tu pas le ramasser pour la racheter ?
Pompée baissa la tête, comme s'il n'osait dire sa pensée toute entière, jeta un coup d'œil de désappointement vers les planteurs qui étaient auprès du capitaine, puis faisant un effort, il dit avec un soupir :