CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME
être en même temps son compagnon et son ami dans un pays où il était parfaitement étranger. Il ne pouvait mieux rencontrer.
l^odolphe DesHivières était un peu plus j^nind (jue St-Luc, mais pas aussi carré des épaules, ni aussi robustement taillé. 11 y avait même quelque chose d'eiïéminé dans son visage un peu trop blanc, et dans ses grands yeux bleus empreints d'une certaine teinte de mélancolie. Mais celui qui l'aurait jugé sur ces apparences se serait trompé ; il était d'une lorce et d'une activité peu communes ; sa force consistait, surtout, dans la vigueur des bras.
Bon et généreux, mais vif en même temps, il ne se laissait pas impunément, comme on dit au Canada, piler sur les orteils. Il aimait à se mêler à tous les jeux de force et de gymnastique ; souvent il provoquait des adversaires à se mesurer avec lui, non pas par fanfaronnade mais par amusement. Il connaissait sa force mais n'en abusait jamais ; plus d'une fois elle lui servit à se tirer d'un mauvais pas, et aussi souvent à protéger le faible. II était trop connaisseur pour être longtemps à reconnaître, à la symétrie des formes et au développement des muscles de St-Luc, à la souplesse et l'activité de ses mouvements, que ce dernier devait être un dur à cuire ; aussi ne l'apprécia-t-il que davantage. D'ailleurs il y avait trop de ressemblance dans leur caractère et leurs idées, pour qu'ils ne sympathisassent pas ensemble, et ne devinssent pas bientôt amis.
Rendus à Montréal, St-Luc et son nouvel ami descendirent à l'hôtel Rasco, dans la rue St-Paul. C'était le meilleur hôtel de la ville, et le rendez-vous de tous les étrangers de distinction.
St-Luc était fort en peine de retrouver sa mère, dont il n'avait pas la moindre souvenance, en ayant été séparé à l'âge de quatre ans. Il ne savait pas si elle vivait ; pas même son nom, son père ne l'ayant désignée dans ses mémoires, que par le nom d'Éléonore de M... ; ce qu'il savait de plus positif, c'est qu'elle était de Sorel ; ce qu'il savait encore, c'était que M. Meunier, son père, était de la paroisse de St-Ours. Mais il y avait déjà si longtemps de cela ! Qui sait si aucune des personnes, qui les avaient connus vivaient encore ! Cependant il se résolut à partir dès le lendemain pour Sorel.
Le jour suivant, au déjeûner, il communiqua son dessein à son ami DesRivières, qu'il décida à l'accompagner.
« — Comment allons-nous voyager ? demanda St-Luc.
— Nous descendrons en bateau à vapeur jusqu'à Sorel, où nous arriverons vers dix à onze heures de la nuit. Nous coucherons à Sorel ; demain, nous prendrons des informations sur les heux ; puis, dans l'après-midi, nous nous ferons mener à St-Ours, par un charretier, en calèche.
— En calèche ! des calèches comme les charretiers en ont ici à deux roues !
— ■ II n'y a pas d'autres espèces de voitures à Sorel.
— Mais nous allons nous faire èreinter ! et où mettrons-nous Trim, et tout notre bagage ? N'y aurait-il pas moyen de se procurer des chevaux de selle à Sorel ?
— Je ne crois pas ; les chevaux des campagnes sont bien bons à la voiture, mais pas à la selle ; ils trottent dru, mais galoppent dur.
— Ça ne me va pas du tout. N'y aurait-il pas moyen de se procurer ici une voiture à quatre roues et couverte, à deux chevaux, et de plus un bon cheval de selle.
— Nous pourrons avoir tout cela chez Sharps, qui tient la meilleure écurie de louage de Montréal. Je me charge d'y voir ; en effet, pourquoi pas prendre nos aises, puisque nous en avons les moj'^ens ? Vous dites que vous ne tenez pas aux dépenses ?
— Bien moins qu'à notre confort ; prenons cela pour règle de notre conduite. A propos de confort pensez-vous que nous puissions nous procurer de bons vins à Sorel et à St-Ours ?
— A Sorel, j'en doute ; à St-Ours, bien sûr que non !
— J'y avais pensé ; j'ai fait remphr ma canevette. Trim doit voir aussi à faire mettre un demi panier de Champagne.
— C'est bien heureux que vous m'ayez donné ces informations, sans cela, nous eussions fait un voyage de misère par notre propre faute. Je vois qu'en ce pays vous êtes encore à l'état primitif ; vous n'avez pas encore inventé le luxe des voyages par terre. Donnez-moi une voiture à quatre roues, et couverte, surtout, pour ne pas brûler au soleil, quand il fait chaud comme aujourd'hui ; ni être trempé quand il pleut ».
Dans le cours de l'après-midi, St-Luc et DesRivières allèrent choisir les chevaux chez Sharps, qui promit de les faire conduire à bord du Charlevoix, un peu avant sept heures.
Il y avait un grand nombre de passagers qui descendaient à Québec ce soir-là.
Parmi les dames à bord, St-Luc avait remarqué deux jeunes personnes, qui paraissaient être de même âge, et dont les traits étaient tellement ressemblants qu'il n'y avait pas à se méprendre sur leur étroite parenté. Elles étaient accompagnées d'une dame d'un certain âge, encore belle malgré son embonpoint, et qui paraissait être leur mère. Ce qui l'avait surtout frappé dans les jeunes fdles, c'était une certaine ressemblance assez remarquable avec quelque personne qu'il avait dû connaître, mais dont il ne pouvait nullement se rappeler le souvenir. Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, cette ressemblance lui revint à l'esprit, sans qu'il put néanmoins parvenir à fixer ses souvenances. Cette idée le préoccupa une partie de la soirée.
Il était près de onze heures quand le Charlevoix accosta au quai de Sorel.
« — Où allons-nous loger ? dit St-Luc à DesRivières en débarquant.
— Chez le père Toin. Il tient la meilleure auberge du village ; d'ailleurs c'est un ancien citoyen de l'endroit, je pense qu'il pourra nous donner quelques renseignements. Venez avec moi, c'est à dix pas d'ici ; Trim restera pour avoir soin des chevaux et du bagage. Dans deux minutes nous l'enverrons chercher ».
Le père Toin était bien la personne qui pouvait le mieux, à Sorel, donner à St-Luc les renseignements qu'il cherchait.
En effet, répondant aux questions que lui fit ce dernier, il lui dit : « Qu'il se rappelait bien d'une madame Déguise, qui était morte depuis longtemps ; qu'elle avait une nièce, mariée d'abord à un nommé Meunier, qui était mort matelot. Que cette madame Meunier, dont il ne pouvait se rappeler au juste le nom de famille, mais qu'il croyait s'appeler Éléonore de Montour ou Montreuil, s'était, disait-on, mariée à Montréal ou à Québec, à un M. Rivan, quelque temps après la mort d'un docteur Guérin auquel son père l'avait destinée d'abord. Qu'il n'avait pas entendu parler d'elle depuis.