‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 139 sur 207 · CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME

Qu'il croyait que M. Rivan et sa femme étaient morts du choléra en 1832 ; du moins il lui semblait l'avoir lu sur la Minerve. Qu'il avait aussi connu un nommé Pierriche Meunier, petit cousin de Meunier le matelot. Mais que depuis bien longtemps il n'en avait pas entendu parler ».

Ces renseignements n'étaient pas fort satisfaisants : cependant ils étaient importants, puisqu'ils lui donnaient le nom que portait sa mère. 11 lui devenait beaucoup plus facile maintenant de faire ses recherches avec une chance de succès.

Le lendemain, ils partirent pour St-Ours, recommandant au père Toin de prendre des renseignements pendant leur absence.

A St-Ours, ils apprirent que les enfants de M. de Grandpré s'étaient dispersés, après la mort du père et de la mère, et étaient allés s'établir on ne savait où. Ils ne furent pas beaucoup plus heureux dans leurs recherches pour trouver des membres de la famille de feu Alphonse Meunier. Il y avait bien dans la paroisse plusieurs personnes du nom de Meunier, mais personne ne se rappelait d'Alphonse Meunier. On se rappelait bien d'un nommé Pierre Meunier, qui avait quitté la paroisse, depuis plus de vingt ans, pour s'engager sur les cages ; on l'avait souvent entendu parler d'un cousin qui avait fait fortune, mais qui s'était noyé en allant à la pêche à la baleine. Pierre Meunier, s'il vivait encore, devait demeurer à Montréal ou à Québec, étant trop vieux pour aller maintenant sur les cages.

Ce furent là tous les renseignements qu'ils purent obtenir à St-Ours, après trois jours de recherches.

« — Eh ! bien, que pensez-vous de nos succès, M. de St-Luc ?

— Ma foi ! je ne puis pas dire qu'ils aient été énormément heureux ; mais je n'en suis pas moins content.

— Si nous pouvons trouver ce Pierre Meunier, et je sais à qui m'adresser à Montréal pour en avoir des nouvelles, je crois que nous en apprendrons quelque chose. Il doit être le cousin de votre père.

— Je le pense aussi ; mais à qui vous adresserez-vous à Montréal pour en apprendre quelque chose ?

— Je connais un nommé Jos. Montferrand, qui est un fameux guide de cages ; il nous dira probablement ce qu'est devenu Pierre Meunier.. Je crois que nous trouverons Montferrand à Québec, où il doit être descendu, sur une des cages de l'Ottawa.

— Tant mieux ; nous irons à Québec. Je voudrais aller à Québec pour une autre raison ; en descendant de Montréal, l'autre jour, j'ai remarqué deux jeunes demoiselles dont la physionomie m'intrigue. J'y ai déjà pensé plusieurs fois. Je dois les avoir vues quelque part, ou quelqu'un qui leur ressemble beaucoup. D'ailleurs je désirerais remettre au gouverneur. Lord Gosford, une lettre que m'a donnée pour lui son cousin sir Arthur Gosford ; j'aimerais à en avoir des nouvelles, il a dû être venu ici l'hiver dernier.

— De quelles jeunes filles voulez-vous parler, dit Des Rivières en riant, est-ce que l'une d'elles vous serait tombée dans l'œil ? Prenez garde M. de St-Luc, vous pourriez bien vous laisser prendre à l'hameçon ; les appâts sont attrayants en Canada.

— Ah ! mon cher ami, ce n'est pas un requin comme moi, un vrai loup de mer, qui se laisse prendre si facilement. Non, ce n'est pas cela ; j'ai ressenti une singulière impression en les voyant ; plus je les regardais,

plus elles m'intéressaient, sans que je pusse deviner pourquoi ; mais bien sûr que ce n'était pas de l'amour.

— Étaient-ce ces deux demoiselles, en robes blanches, chapeaux de paille attachés sous le menton avec des rubans bleus.

— Précisément.

— Cheveux bruns, lissés en bandeaux sur le front ?

— Oui.

— Grands yeux, d'un bleu clair, fendus en amende.

— Ce sont elles ! les connaissez-vous ?

— Oui, ce sont les demoiselles de St-Dizier qui descendaient avec leur mère. Diable ! vous n'avez pas mauvais goût. Ce sont les belles de Québec ; on appelle la plus grande, V Étoile du Nord.

— St-Dizier, répéta St-Luc, en se rejetant en arrière dans le fond de la voiture, je ne connais pas ce nom-là ; et il tomba dans une rêverie dont il ne sortit qu'en arrivant à Sorel.

Le père Toin fumait sa pipe sur la galerie, au-devant de sa maison, quand ils arrivèrent.

— Eh bien ! le voyage ? dit le père Toin, en secouant les cendres de sa pipe et venant au-devant d'eux.

— Pas trop bon, dit DesRivières : et de votre côté ?

— Moue, j'en ai ; pas su M. Rivan, personne ne sait ce qu'il est devenu ; mais su Meunier j'en ai.

— Qu'avez-vous appris ? dit St-Luc, en avançant vivement.

— Ah ! dame ! C'est par une pure chance du bon Dieu que j'ai appris ça. Figurez-vous que depuis que je vous ai vu, j'ai fait l'tour du village, je n'sais combien de fois, pour voir tous les vieux. Pas un ne se rappelait M. Rivan ni Meunier. Je désespérais de rien trouver, quand, par hasard, c'matin, j'vais à la grève, pour voir s'il y avait du poisson à vendre ; et qu'est-ce que j'vois au quai ? Un tas de faignants qui regardaient deux hommes de cage qui s'battaient. Mais qu'est qu'c'est qu'ces deux polissonslà que je dis ? — Mais connais-tu pas Bill Collins qu'on m'répond. — Quoi, le métif ? — Oui, c'est lui-même. — Et l'autre ? que j 'demande. — C'est Munier, le garçon à Pierriche, tu sais ; qu'é d'meuré à St-Ours. — Oh ! oh ! que je me dis, c'est mon homme ; et sans faire ni une, ni deux, j'crie : « Aidez moue, faut les séparer » 1 et on les sépare. J'tenais Munier au collet. Tu n'as pas honte, que j'iui dis, de te battre comme ça en pleine rue ; t'es ben joli comme t'es là, avec un œil poché et l'autre qui n'en vaut pas mieux. — Quoi, c'est vous m'sieu Toin, qu'y m'dit. — Oui, c'est moue, que j'Iui réponds; et tu vas m'suivre tout de suite ; ya deux m'sieux qui te cherchent. Je l'ai emmené ici ; et après lui avoir fait laver le visage avec du whisky, j'Iui dis : A c't'heure, tu vas rester ici ; et quand ces m'sieux viendront y te verront. — Ah ! pour ça, j'peux pas, qu'y m'répond. — Et, pourquoi pas, que j'dis. — Mais parce qu'y faut que j'rejoigne ma cage qui descend; Montferrand, qu'est d'sus, m'a dit de le rejoindre à la tête du lac ; à moins qu'j'n'aime mieux aller sauter l'Abord à Plouffe, avec la cage à m'sieux Aumond. — Bien, c'est bon, que j'Iui dis, tu iras sauter l'Abord à Plouffe ; ça te donnera le temps d'attendre ici que'quctemps. — Non pas, me répondit-il ; faut que je remonte dans le Varennes, qui va démarrer tout à l'heure. J'eus beau faire pour l'r'tenir ; il a fallu qu'y partit dans le Varennes.

Page 1