‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 14 sur 207 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

fermées. Cette maison se trouvait entourée de jardins qui l'isolaient des maisons voisines. Sur la porte d'entrée une vieille plaque de cuivre jaune portait pour inscription « Le Docteur Rivard ». La poussière et les fils d'araii*née semblaient avoir été laissés sur les persiennes afin d'en protéger les peintures contre les injures du temps. Un certain air d'antique négligence régnait autour de cette habitation.

Kn entrant dans cette maison, une espèce d'antichambre servait d'étude à une couple de clercs en médecine, en même temps que de salle d'attente aux nombreux patients qui composaient la chentèle du Dr Rivard. De l'antichambre on passait dans la salle des consultations, et de cette dernière dans le cabinet du docteur.

De vieux meubles à la Louis XIII, rares et usés, une table carrée recouverte d'un tapis qui une fois fut vert et dont la couleur tirait actuellement sur celle du tabac, un large fauteuil rembourré en maroquin jadis rouge, quelques papiers épars sur la table, tel était le cabinet où nous devons entrer, pour assister à la scène qui s'y passa le 28 octobre 1836, trois jours après la pubhcation du testament dont nous avons parlé dans le premier chapitre de cette histoire.

Un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, mais qui paraît en avoir soixante, aux cheveux courts et grisonnants, que recouvre une petite calotte dont l'étolïe se perd sous une épaisse couche graisseuse, est assis dans le fauteuil. Les deux coudes appuyés sur sa table et la tête encaissée entre ses deux mains, il semble absorbé dans la lecture d'un document qui se trouve devant lui. Deux bougies jettent leur vive clarté sur le document ; l'espèce d'ombre que ses mains projettent sur sa figure, empêche de distinguer la contraction de ses lèvres et les plis qui sillonnent son front chauve et aplati, fuyant en arrière comme une tête de serpent.

De temps en temps, il regarde à une pendule en bois qui est au fond de son étude, puis il se remet à lire le document que, pour la dixième fois, il a déjà parcouru.

« — Il est en règle, s'écrie-t-il à haute voix et se parlant à lui-même, il est en règle ! Comment faire ? Cinq milhons en bien-fonds et en bel et bon argent !,.. Et le docteur Rivard, car c'était lui, s'était levé, et après avoir parcouru deux à trois fois d'un pas rapide l'étude où il était, s'arrêta devant l'horloge.

— Neuf heures trente-cinq minutes ! mais que peut-il donc faire ? Je ne comprends pas ce retard. Il aurait dû être ici à neuf heures précises. Je vais attendre encore dix minutes, et s'il ne vient pas, j'irai voir moimême où il peut être allé et ce qui peut le retenir.

Il se mit encore à parcourir son étude à pas longs et rapides, en allant de son fauteuil à l'horloge et de l'horloge au fauteuil. A chaque tour, il regardait le document et jetait en retournant un coup d'œil impatient sur l'horloge. Enfin n'y pouvant plus tenir, il agita avec violence le cordon d'une clochette, qui se trouvait près du fauteuil et qui communiquait à la cuisine.

Une vieille négresse accourut, s'essuyant les mains à son tablier de coton blanc.

» — M. Pluchon, n'est-il pas encore arrivé, Marie ? n'est-il venu personne me demander ?

— Non, mon maître.

— Marie, tu connais M. Pluchon ?

— Oui, mon maître.

— Eh bien ! aussitôt qu'il viendra, tu le feras entrer. Je ne suis à la maison pour personne autre, entends-tu, Marie ?

— Oui, mon maître.

— Quel temps fait-il ?

— Il mouillé, à gros lorage ; la pli y tombé comme une soupe.

— C'est bon Marie, tu vas te mettre sur le perron de la porte et attendre là, jusqu'à ce que M. Pluchon arrive, et tu le feras entrer, mais pas d'autres, entends-tu ?

— Mais, mon maître, moue y fais le souper pou li, mon la marmite y es au feu, personne pou veillé li.

— Au diable ta marmite et toi aussi. Va où je te dis.

Et la négresse s'en alla en grommelant entre ses dents : — Mé que y a donc, le docteur, y fâché contre son lorloge, contre le soupe, contre moue, contre tout li monde, gros la tempête y va vinir ! Moue attrapé les coups, ça sûr, si n'a pas son le soupe ; et ça sûr aussi y aura pas soupe, car mon la marmite va renversé, si personne pou veillé li, et ça sûr personne pou veillé li, si moue pas là. Sapré mossié Plicho !

Ce n'était pas le temps qui inquiétait la négresse, quoiqu'une pluie froide tombât avec abondance ; le vent soufflait par raiïales, la nuit était noire, la rue déserte et obscure, à peine éclairée à de longs intervalles par des lanternes dont les vitres brisées avaient, dans plus d'un endroit, laissé le vent éteindre les lumières. Quelques lanternes intactes conservaient encore cependant leur lumière pâle et lugubre et luttaient, en se balançant, contre les efforts du vent.

— Sapré M. Phclio ! murmurait la négresse, pourquoi y pas vinir tout suite ? y va été cause mon la marmite va renverser, et mon maître bâté moue, si moue donné pas li son le soupe, sapré mossié Plicho ! La pli y tombe comme tout ; mais ça, c'est égal, moue pas fondre comme sucre, moue coutume !

Et la vieille Marie, stoïquement assise sur le perron de la porte, plongeait de son œil unique à travers l'obscurité de la rue. — Il lui sembla entrevoir dans la distance une ombre indistincte qui passait sous la réflection d'une lanterne.

— Que qu'un vini, ça c'est sûr, murmura-t-elle.

Et elle se baissa presque jusqu'à terre pour mieux voir. A mesure qu'elle regardait, il lui semblait que l'obscurité augmentait ; elle ne distinguait plus rien, mais bientôt elle put entendre les pas précipités d'un homme qui accourait. Cette fois elle ne s'était pas trompée. Un petit homme, armé d'un immense parapluie de coton, s'arrêta devant la négresse.

— Oh ! c'est vous, mossié Plicho. Encore un peu vous fesez renversé mon la marmite. Entri, mossié Plicho, mon maître attende li depuis tantôt longtemps.

En effet, cet homme, c'était M. Pluchon, qui sans faire attention à ce que lui disait la négresse, entra dans la maison et se rendit jusqu'au cabinet du Dr Rivard, qu'il trouva dans l'acte de prendre son chapeau et sa canne pour sortir.

« — Bonsoir, M. Pluchon.

— Bonsoir, docteur.

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