CHAPITRE QUATRIÈME
— Mais qui est-ce qui vous a donc retenu si longtemps ? j'allais justement sortir, pour savoir ce qui vous était arrivé.
— Asseyons-nous d'abord, je n'en puis plus de fatigue, je suis tout essoufilc et mouillé jusqu'aux os. Ne pourriez-vous me donner un petit verre de cognac ?
— Avec plaisir. Prenez haleine, et racontez-moi ce qu'il y a de nouveau. Avez-vous vu M. Jacques, le greffier de la Cour des Preuves ?
— Attendez un peu. J'en ai bien d'autres à vous conter.
Et M. Pluchon ayant ôté sa redingote, qu'il plaça sur le dos d'une chaise, après avoir mis son large parapluie dans un coin, se servit un énorme verre de cognac qu'il avala d'un trait, en regardant avec ses petits yeux de furet la figure inquiète du Dr Rivard.
» — Qu'y a-t-il donc, mon cher M. Pluchon ?
— Mauvaise nouvelle.
— M. Jacques se douterait-il de quelque chose ?
— Pas le moins du monde. Au contraire il m'a pressé ce soir d'accepter son offre et de commencer, dès demain à huit hen es du matin, à mettre en ordre toutes les vieilles paperasses qui se trouvent dans les voûtes du greffe de la Cour des Preuves. Après avoir fait semblant de disputer sur le salaire, j'ai fini par accepter.
— Mais tout va pour le mieux ! Il ne vous sera pas difficile d'enlever la petite cassette de maroquin rouge, à clous jaunes. Vous la connaissez bien, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui, je la connais bien ; je l'ai encore vue ce matin, quand je suis allé avec M. Jacques dans les voûtes du greffe, sous prétexte d'examiner la besogne que j'aurais à faire.
— Qu'est-ce qui peut donc vous agiter ainsi ? Il n'y avait que M. Jacques à craindre.
— Le navire à trois mâts, le Sauveur, est arrivé !
— Le Sauveur est arrivé !
— Arrivé ; oui, ce soir à cinq heures; il est maintenant amarré au quai, au pied de la rue Conti !
— Et le Zéphyr ?
— Le Zéphyr est attendu d'un jour à l'autre. Peut-être cette nuit, peut-être demain. Le capitaine du Sauveur, que je reconnus, par un pur hasard, au café de la bourse St. Louis, m'a dit qu'ils avaient fait route ensemble depuis Rio jusque par les 23 degrés de latitude nord, où il avait laissé le Zéphyr qui devait que relâcher à Matance, dans l'île de Cuba. C'est la rencontre du capitaine qui m'a retenu si longtemps.
A mesure que M. Pluchon parlait, une pâleur livide envahissait toute la figure maigre et osseuse du Dr Rivard. Une sueur froide couvrait son front plat et écrasé. Il sut néanmoins contenir son émotion, et se servant un coup de cognac qu'il mêla d'un peu d'eau, il fit signe à M. Pluchon d'en faire autant.
Ces deux hommes gardèrent le silence pendant quelque temps. Tous les deux pensaient ; mais leurs pensées étaient bien différentes.
M. Pluchon lui, pensait que tout était perdu, et que les trente-cinq mille dollars que lui avait promis le Dr Rivard, en cas de réussite, étaient aussi perdus. Fin, rusé, adroit pour exécuter les ordres qu'un autre lui aurait donnés, il manquait de cette intelligence et de cette énergie qui ne se re-
butent de rien, et qui s'aiguillonnent et se développent au contact des difficultés et des obstacles. Sous une figure passablement insignifiante, à l'exception de ses yeux de furet et de son nez pincé, il cachait l'âme la plus noire. Il avait reçu une certaine éducation dans un collège et exerçait par forme, les fonctions de huissier. D'un caractère profondément dégradé, il ne reculait devant aucune bassesse. D'une sordide avarice, un crime, quelqu'atroce qu'il fut, ne lui répugnait pas, pourvu qu'il fut bien payé pour le commettre. Il avait la main toujours prête, mais il fallait une tête pour la diriger.
Il en était tout autrement du Dr Léon Rivard. Ce contre-temps l'avait fortement contrarié, mais nullement découragé. Sa résolution était inébranlable, seulement il voyait ses plans dérangés. D'abord il ne s'était proposé que d'user de ruses et d'intrigues, maintenant il voyait qu'il lui faudrait ajouter un crime de plus à ceux qu'il allait commettre ; peut-être un assassinat serait-il nécessaire. Il tenait dans ses mains les fils d'une trame qu'il avait ourdie avec soin, pour s'emparer de la succession d'Alphonse Meunier ; et l'arrivée subite de Pierre de St-Luc pouvait tout détruire ; il connaissait parfaitement son homme. M. Pluchon était dans ses mains un agent actif et sûr, qu'il faisait mouvoir à son gré ; il était d'ailleurs certain de sa discrétion, ayant toujours eu le soin de ne pas se compromettre directement lui-même, et tenant en main les preuves suffisantes pour faire condamner Pluchon pour deux ou trois crimes, dont un seul lui eut valu la potence. Le Dr Rivard agissait d'autant plus sûrement, qu'il passait dans le monde pour un parfait honnête homme, pieux, dévot et fréquentant régulièrement les églises.
» — Eh bien ! qu'en pensez-vous M. Pluchon ? Qu'allons-nous faire ?
— Ma foi, je n'en sais rien. Je crois que tout est perdu, fors l'honneur, comme on dit.
Dans toute autre circonstance, le Dr Rivard n'eut pu s'empêcher de rire d'entendre Pluchon parler d'honneur, mais d'autres choses l'occupaient en ce moment.
» — Non, tout n'est pas perdu, seulement il faudra un peu plus d'activité, peut-être un peu plus d'argent, voilà tout. Pour l'activité, je crois que vous n'en manquez pas ; quant à l'argent, nous en avons assez, Dieu merci !
— Que faut-il faire ?
— Écoutez et retenez bien ce que je vais vous dire: d'abord, avant tout, il faut que demain à neuf heures du matin, j'aie ici en ma possession la petite cassette de maroquin rouge, où sont enfermés les papiers de feu M. Meunier.
— Vous l'aurez.
— Ensuite, il faut qu'en sortant d'ici vous alliez trouver Edouard Phaneuf, le pilote, et lui dire que, coûte que coûte, il est nécessaire que le capitaine Pierre n'arrive pas à la ville avant que vous en ayez été averti. Vous arrangerez vos plans ensemble pour cela. Voici cinquante piastres que vous lui donnerez en à-compte. Qu'il parte de suite et se tienne à l'embouchure du fleuve, ou croise en vue jusqu'à l'arrivée du Zéphyr.
— Je le verrai.
— Aussitôt que vous aurez donné vos instructions à Edouard Phaneuf, vous irez trouver la mère Coco-Letard, et vous la préviendrez que, d'un