CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME
de bancs, servait à ceux qui voulaient manger ou boire en conversant. Il n'y avait pas de chaises ; les bancs servaient en même temps de sièges et de lits à ceux qui en avaient besoin.
Une seule chandelle de suif sur le comptoir éclairait l'appartement. Malgré la chaleur, les châssis et contrevents étaient fermés. Une épaisse atmosphère de fumée enveloppait la table de manière à plonger dans une demie obscurité trois personnes qui l'occupaient, et qui cessèrent de parler à l'entrée des deux nouveaux venus.
Le propriétaire, qui dormait derrière le comptoir, sur une vieille chaise empaillée, ouvrit machinalement les yeux sans se déranger ; mais quand il vit que ceux qui s'avançaient vers lui, n'étaient point de la classe de ceux qui fréquentaient sa taverne, il se leva et moucha, avec ses doigts, la chandelle, dont le long lumignon attestait que cet homme dormait depuis assez longtemps.
« — Bonsoir, messieurs, que puis-je faire pour votre service ? leur dit-il en les regardant avec défiance.
— Nous cherchons un nommé Meunier, homme de cage ; on nous a dit que nous le trouverions ici.
— C'est ici qu'il vient généralement tous les samedis ; mais il n'est pas encore venu cette semaine.
— Pensez-vous qu'il viendra ce soir ? nous avons besoin de le voir pour des choses importantes.
— Je crois qu'il viendra, s'il est en ville. Mais il ne sera pas ici avant dix ou onze heures. Si vous désirez l'attendre, asseyez-vous ; ou plutôt, si vous aimez mieux repasser, je lui dirai de vous attendre, s'il vient.
— Merci, nous reviendrons plutôt.
— Peut-être le trouveriez-vous à l'hôtel St-Laurent, il y va quelquefois; mais rarement, parce qu'il n'y a que les richards qui vont là ».
A peine furent-ils sortis, qu'une des trois personnes qui étaient assises près de la table se leva et dit tout bas : « Restez ici, je vais les suivre. »
— Tu perds ton temps, P'tit Loup ; je connais le mince ; c'est un commis de la Banque du Peuple ; ça n'a jamais le sou ; l'autre je ne sais pas ».
Celui qu'ils appelaient P'tit Loup était un dangereux et audacieux voleur, nouvellement sorti de prison. Il revint bientôt auprès de ses compagnons, et leur dit qu'il les avait vus entrer à l'hôtel St-Laurent.
L'auberge dans laquelle venaient d'entrer St-Luc et DesRivières, avait une apparence tout à fait aristocratique auprès de la taverne qu'ils venaient de quitter.
« — C'est mieux ici, remarqua St-Luc, nous attendrons jusque vers onze heures ; qu'allons-nous faire ?
— Je vais d'abord m'informer si Meunier n'est point venu, et donner ordre de nous avertir s'il vient ; puis nous fumerons un cigare dans la salle voisine, où du moins nous aurons des chaises.
— Et du vin, si vous désirez traiter, M. DesRivières, dit un homme en anglais, qui s'avança du milieu d'un groupe de trois à quatre personnes debout près d'une fenêtre.
DesRivières jeta un coup d'ceil rapide sur St-Luc, et lui fit un signe.
St-Luc, sans se préoccuper de ce qui venait d'arriver, passa dans la seconde chambre, et s'assit sur un vieux sofa près d'une table, pendant que DesRivières allait parler au comptoir.
» — Qu'allez-vous prendre, dit celui-ci à St-Luc, en revenant avec le garçon qui apportait des cigares.
— Je préférerais ne rien prendre pour le moment.
— Je l'aime autant, et mieux même ; car je crois que l'on va me chercher querelle. Ce sont tous des L. P. S. qui sont dans l'autre chambre. Et ce soir, nous avons autre chose à faire que de nous battre. Je serais fâché que, par rapport à moi, vous fussiez entraîné dans une difïïculté, qui pourrait être sérieuse.
— Portent-ils des armes ? demanda St-Luc.
— Non ; mais ils ont des garcettes dans leurs poches, je pense.
— C'est bon, c'est bon ; ne nous en occupons pas, dit St-Luc avec la plus parfaite indifférence. S'ils viennent, nous les recevrons. En attendant, garçon, une bouteille de Champagne et deux verres !
— Pourquoi pas trois, dit celui qui avait déjà adressé la parole, en entrant dans la salle suivi de ses compagnons.
— Monsieur, je ne vous connais pas, lui dit St-Luc... garçon, deux verres ! Et il alluma tranquillement son cigare.
— Monsieur S... lui dit DesRivières en se levant, est-ce que vous venez pour insulter un étranger ? Si c'est à moi que vous en voulez, remettons la partie à un autre jour. Pour ce soir je vous prie de ne pas nous chercher querelle.
— Eh 1 bien, payez donc une traite.
— - Si vous n'avez pas d'argent, je vais vous en prêter ; mais vous m'excuserez de ne pas boire avec vous.
— Tonnerre ! tu nous insultes, DesRivières, en nous offrant de l'argent ; tu me connais, et tu sais que j'en ai de l'argent, dit un des amis de S. en mettant la main dans sa poche et en retirant cinq à six piastres. Tu ne veux pas traiter ; et bien, voici ce que je propose : Nous prendrons les gants tour à tour, et celui qui restera vainqueur le dernier fera payer la traite au parti vaincu.
— Et vous êtes sérieux ? dit St-Luc, en riant.
— Mais oui.
— ■ Comment ; vous êtes cinq, et nous ne sommes que deux, et vous croyez que la proposition est juste.
— Eh bien 1 je vous prendrai, vous. Si vous me battez, je paierai la traite ; si je vous bats, vous la paierez.
— J'accepterai à une condition, répondit St-Luc ; c'est qu'après la traite prise, vous nous laisserez tranquilles.
— Accepté, accepté ! crièrent-ils de bonne humeur en détachant de la cloison deux paires de gants de boxe.
— Voulez-vous me laisser prendre les gants à votre place, dit tout bas DesRivières à St-Luc en s'approchant de lui. Celui avec qui vous allez vous prendre est un fort boxeur. C'est le,Dr J... ; je lui dois un compte pour une affaire que nous avons eue au théâtre.
— Laissez faire ; je connais passablement l'escrime et un peu la boxe, aussi, moi ; je veux voir si je n'ai pas oublié.
Quand St-Luc eut ôté son habit et relevé les manches de sa chemise, montrant ses bras nerveux et l'épaisseur de ses muscles, qui se gonflaient rigides et durs au moindre mouvement, DesRivières ne fit plus d'objection.
Les deux adversaires se placèrent au milieu de la salle, en face l'un de