CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME
l'autre ; les spectateurs faisaient cercle. St-Luc, bien appuyé sur ses solides iianclies, les bras repliés en avant, portant haut la tête, attendit l'attaque avec calme. Son adversaire avança le premier et fit une feinte, puis un pas en arriére. St-Luc ne bougea pas, il voulait étudier son attaque et sa manière de parer. Celui-ci avança de nouveau, lit une feinte large de la gauche, pour provoquer une parade développée ; mais St-Luc devinant l'intention, para serré ; puis au moment où le docteur allongeait un coup à fond de la droite, il riposta vivement et frappa en plein visage. Le docteur un peu étourdi, fit deux à trois pas en arriére.
Dés ce moment, St-Luc sentit que son adversaire n'était point un homme de sa force, et (ju'il le tenait à sa discrétion.
Au bout de deux à trois minutes, le docteur revint à l'attaque, fort excité. St-Luc était parfaitement calme. Il resta encore sur la défensive. Le docteur avait soin de ne plus s'exposer en attaquant ; et St-Luc le laissa s'essoufïler, par un jeu habile et serré. Le docteur n'avait pas une seule fois atteint St-Luc. Il est vrai aussi que le docteur n'avait reçu encore que deux coups de poings ; le premier dans le visage et le second dans la poitrine.
L'excitation et l'intérêt étaient des plus vifs, mais personne ne parlait, ni ne faisait de démonstration qui pût gêner les combattants.
Deux nouveaux arrivés se tenaient debout dans la porte.
Au bout d'une dizaine de minutes de feintes et de parades, de voltes et de contre-voltes, St-Luc voyant que le docteur était très essoufïlé, crut qu'il était temps de lui donner une petite leçon. D'abord il le presse, fait deux ou trois feintes rapides, puis lui allonge un coup de poing sur l'œil gauche. Le docteur retraite ; St-Luc le presse, fait une feinte, puis se découvrant à dessein, pare vivement une molle allonge de son adversaire et lui plante sur le front, un coup qui le fit caracoler, comme un homme ivre, jusqu'à la cloison, à laquelle il fut obligé de s'appuyer pour ne pas tomber.
)> — Assez, assez ! crièrent plusieurs voix, le docteur est battu !
— By G..., 710 .' cria le docteur furieux, en jetant ses gants et s'avançant sur St-Luc, les poings fermés.
— Fair play ! Fair play ! cria un des nouveaux arrivés en s'avançant 'vers le docteur pour l'arrêter.
— Laissez faire, dit St-Luc, je vais lui apprendre à fausser les règles d'une lutte courtoise.
St-Luc garda ses gants, parant avec calme les coups que son adversaire cherchait à lui porter avec ses poings nus. Ce dernier était blême de colère, de rage et de confusion de voir que St-Luc ne se dégantait pas. Celui-ci ne frappait plus ; il faisait des feintes et rompait afin d'obliger son adversaire à s'élancer. Le docteur pensant que St-Luc ne rompait que parce qu'il était intimidé, crut devoir profiter d'un moment où il s'était découvert, pour se jeter vivement en avant en allongeant un coup à fond. C'était le moment qu'attendait St-Luc ; il fit une volte rapide à droite ; le docteur perdit l'équilibre et alla tomber à plat ventre sous la table.
» — Enterré ! enterré ! crièrent à la fois les deux personnes arrivées les dernières, qui s'étaient tenues à l'entrée de la porte, et qui s'avancèrent alors vers DesRivières en lui tendant la main. Faites-nous donc le plaisir, lui dirent-ils, de nous présenter à votre ami.
— Volontiers. Permettez-moi, M. de St-Luc, de vous présenter deux de mes amis, messieurs, C. D... et A. de S...
A peine la présentation était-elle faite, et les poignées de main échangées entre St-Luc et ses nouvelles connaissances, que le docteur se relevait de dessous la table. D'abord on crut qu'il se jetterait sur St-Luc, et Des- Rivières se mit en avant ; mais au contraire, le docteur tendit franchement la main à son adversaire, lui demandant excuse de son emportement et lui offrant cordialement son amitié.
» — Je n'ai pas d'objection, dit St-Luc qui n'avait pas perdu son sangfroid un seul instant ; parce que j'aime mieux faire des amis que d'avoir des ennemis, dans un pays où j'arrive.
— Eh 1 bien, maintenant que vous m'avez donné ce que je méritais, je vais payer la traite à la compagnie.
— C'est votre droit, dit St-Luc, en riant.
Le renfort qui était arrivé, l'issue de la lutte et son dénouement avaient complètement calmé l'humeur provocatrice des L. P. S. ; aussi passèrentils ensemble un plus agréable quart-d'heure que celui que semblait leur promettre leur entrée dans l'auberge.
» — Nous sommes très heureux d'avoir fait votre connaissance, M. de St-Luc, dit C. D... ; c'est un hasard si nous sommes entrés ici, mais c'est un hasard que je remercie ; nous passions en calèche, nous rendant chez Privât, quand nous entendîmes du bruit dans la maison et vîmes un gros nègre qui, de la rue, regardait par la fenêtre. Nous lui demandâmes ce qu'il y avait dans la maison. Il nous répondit que c'était son maître qui allait faire la boxe. Nous sautâmes de voiture et nous voici.
— Messieurs, voulez-vous accepter notre voiture ? dit A. de S... en s'adressant à St-Luc et à DesRivières, nous avons un souper aux huîtres et au Champagne chez Privât ; vous êtes les bienvenus, je vous invite.
— Non, merci, dit St-Luc, en se levant et boutonnant son habit jusque sous le menton, nous avons affaire dans les environs. Il est même temps que nous partions.
— Au revoir, donc. Si vous terminez vos affaires, venez nous rejoindre, nous ferons une partie de billard.
Quelques instants après, St-Luc et DesRivières entraient dans la taverne, où ils espéraient trouver l'homme qu'ils cherchaient.
Le nombre des habitués s'était augmenté d'une dizaine de personnes, à mines basses et sournoises ; les uns fumant et buvant, d'autres chantant ; quelques-uns parlant bas, par groupes, dans les coins obscurs. St-Luc jeta un coup d'œil rapide autour de la salle enfumée, et s'avançant au comptoir demanda si celui qu'il cherchait était arrivé.
» — C'est lui qui chante là-bas tout seul. Vous voyez ce gros courtaud, barbe noire.
— Oui, merci ; répondit St-Luc en s'avançant vers celui qu'on lui avait désigné.
— Excusez, lui dit-il ; êtes-vous monsieur Meunier ?
— Pas monsieur ! Meunier, tout court.
— Je voudrais vous parler.
— Vous l'avez en belle ; parlez. Qu'y a-t-il pour votre service, continuat-il, en se levant.
— N'êtes-vous pas de la paroisse St-Ours.