CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME
— Oui.
— Y a-t-il loii<*temps que vous en êtes parti ?
Meunier regarda St-Luc quelque temps, avec attention, avant de répondre, puis se tournant vers DesRivières, dont la physionomie ne lui était pas inconnue, il leur dit :
« — Etes-vous les deux messieurs qui êtes allés dernièrement à Sorel, chez le père Toin ?
— Oui. Nous sommes allés à St-Ours pour vous chercher. C'est le père Toin qui nous a dit que nous vous trouverions ici.
— Alors, que me voulez-vous ?
— Vous allez le savoir. Dites-nous depuis combien de temps vous avez quitté la paroisse St-Ours.
— Vingt-cinq à vingt-six ans.
— Avez-vous connu un M. Alphonse Meunier, de St-Ours.
— Le matelot, qui s'est noyé en mer ?
— C'est ce que l'on a dit du moins.'
— Oui, je l'ai connu très bien.
— Avez-vous connu sa femme ?
— Je crois bien que je l'ai connue ! C'était une bonne femme celle-là ; et belle, et généreuse, et pas fière ! Allez ; on l'aimait tous à la maison. Elle a été bien malheureuse ! C'était une sainte, celle-là !
St-Luc se détourna pour essuyer une larme, qui tremblait à sa paupière. Meunier, qui avait remarqué l'émotion de celui qui l'interrogeait, lui dit : » — Mais vous l'avez donc connue que vous me faites tant de questions ?
— Non, mais j'ai des raisons de la connaître ; je la cherche, et c'est pour cela que je voulais vous voir. Vit-elle encore ?
— Pour ça je ne puis pas dire au juste. Elle n'était pas morte l'été passé ; car je l'ai vu passer dans un beau carosse, dans la rue Notre- Dame. C'est une grande dame et riche ; mais je l'ai bien reconnue tout de même ; quoiqu'elle ne m'ait pas reconnue, elle. Je suis si changé, et il y avait si longtemps que l'on s'était vu. Depuis que le p'tit Pierriche a été emmené de cheux nous : ou plutôt depuis que nous sommes partis de St-Ours, on ne s'est plus revu. Elle avait perdu nos traces.
— Quel p'tit Pierriche ?
— Pierriche Meunier ; le fils à Alphonse et à elle ! qu'elle avait placé en nourrice chez nous, après que son père l'eut forcée de se remarier à M. Rivan ; un gros seigneur.
— Vous rappelez-vous bien le petit Pierriche ?
— Dame, je crois bien. Un petit grichou, pas plus haut que ça ; fm comme un renard, et pas malin. Ah ! oui, maUn, pas pour faire du mal par exemple, mais pour faire des tours. Tiens, il me semble le voir, quand il montait à poil sur la grand grise à José.... Mais ça, ça ne vous intéresse pas ; excusez-moi, je l'aimais bien le p'tit, et j'aimerais bien à le revoir. Je crois pourtant que je le reverrai jamais, il doit être mort depuis longtemps.
— Il n'est pas mort ; et c'est justement pour vous dire cela, afin que vous l'aidiez à retrouver sa mère, que je suis venu vous trouver.
— Il vit mon p'tit Pierriche ! vous le connaissez, monsieur, dites-moi donc où il est, que j'aille le voir. Tenez, je ne suis pas riche, mais je donnerais cinq piastres, oui, dix, pour le voir, quand ce ne serait qu'une minute.
— Vous le verrez dans quelques jours d'ici ; en attendant, voulez-vous lui rendre un service.
— Un service ! pas un ; dix. Je vous l'ai dit, je ne suis pas riche ; je n'ai pas de famille, je suis garçon ; je n'ai que ma mère et ma p'tite sœur Florence. S'il veut venir demeurer cheux nous, ça nous fera plaisir, et à ma mère itou, allez ! C'est de bon cœur que je lui offre ma maison. Tiens, quéque'j'dis donc là ? Ma maison, mais il ne voudrait pas y demeurer, il aurait honte de moi, car voyez-vous, je suis une canaille ; je n'ai pas honte de venir ici, boire l'argent que je gagne, au lieu de la donner à ma mère et retirer Florence d'où elle est.
DesRivières, en attendant prononcer le nom de Florence avait redoublé d'attention.
» — Oui, continua Meunier, c'est ça qui me fait damner.
— Où est-elle donc, Florence ? demanda DesRivières.
— Où elle est ? Elle est cheux ce gredin de Malo, qui tient l'hôtel St-Laurent, un peu plus haut qu'ici. Vous en d'venez ; est-ce que vous ne l'avez pas vue ; elle sert souvent à la bar. Une belle place pour une p'tite jeunesse, qui n'a pas encore seize ans. Et pourtant c'est de ma faute, si elle est engagée là. Entendre des jurements, des blasphèmes ! voir des choses d'ivrognerie ! tenez, je m'en veux d'être venu demeurer dans ces quartiers-ci ; mais je ne connaissais pas mieux. Dieu merci, on n'y demeure pu ; j'en sommes partis depuis huit jours, et j'ai hâte que Florence aie fini son mois, pour l'emmener cheu nous.
— Pourquoi ne l'en faites-vous pas sortir de suite, dit St-Luc, qui admirait dans cet homme les sentiments affectueux qu'il portait au petit Meunier, et la sollicitude qu'il éprouvait pour sa jeune sœur.
— C'est bien plus aisé à dire qu'à faire. Car voyez-vous ce s... Malo, continua Meunier, en accompagnant son jurement d'un violent coup de poing sur la table, ne veut pas qu'elle quitte, avant qu'elle lui aie payé dix piastres, qu'il dit lui avoir prêtées pour s'acheter des pendants d'oreilles et un colher. Comme si elle avait besoin de pendants d'oreilles ! Ah 1 vous voyez bien qu'ils vont lui faire perdre la tête, pauvre p'tite.
— J'admire vos sentiments, ils sont d'un bon frère et d'un cœur généreux. Si vous lui payiez ses dix piastres, la laisserait-il partir ?
— Oui, il me l'a encore dit ce soir.
— Eh ! bien, écoutez ; nous arrangerons cela tout à l'heure. Votre petit ami Pierriche, comme vous l'appelez, et comme vous le dites, sans vous en douter, est très riche ; il veut retrouver sa mère et c'est vous qu'il veut employer pour la chercher. Vous allez vous mettre de suite en recherches ; vous viendrez tous les matins, à neuf heures, à l'hôtel Rasco me dire ce que vous aurez pu apprendre. Si vous pensez qu'elle puisse demeurer à Montréal, vous chercherez à la campagne, à Québec, partout ; et vous me tiendrez au courant de vos découvertes, bonnes ou mauvaises ; entendez-vous ?
— Oui, monsieur.
— Et comme vous ne pouvez pas perdre votre temps pour rien, je vais vous donner un peu d'argent ; pas trop, car vous pourriez le boire et le perdre. Quand vous n'en aurez plus, venez me voir, et je vous en donnerai. Ceci n'est pas pour payer votre trouble, mais seulement vos dépenses. Quand vos recherches seront terminées, vous aurez votre récompense,