LES DEUX SŒURS
Sur la route de Sainte-Foye, à quelque distance de la ville de Québec, le touriste apercevait, il y a quelques années, un petit cottage, dont l'extérieur, en maçonnerie de pierre grise, n'ofïrait rien de bien particulier du côté de la route. Mais il était si pittoresquement assis sur le versant ouest des coteaux, entouré de belles érables, taillées avec soin, qu'il apparaissait de la vallée, comme un nid caché dans le feuillage. Un beau jardin, planté d'arbres fruitiers, dont les allées bien sablées et ratissées étaient bordées de verdure, s'étendait en pente douce derrière la maison. Au bas du jardin, une main intelligente avait construit un petit berceau, à treillis, couvert de vignes sauvages dont les raisins mûrs pendaient en grappes nombreuses. On passait de ce berceau sur une pelouse fleurie d'un demi-arpent carré à peu près, et qu'ombrageaient un groupe d'ormes majestueux, dont les vastes rameaux, en s'entrelaçant, formaient un épais toit de verdure que les rayons trop chauds du soleil de juillet ne pouvaient pénétrer, à la grande satisfaction de deux jeunes filles qui, assises sur le gazon, étaient occupées toutes deux à broder des chiffres sur des mouchoirs de fine batiste, frangés de dentelle.
Elles étaient sœurs, de même âge ; toutes deux gaies, toutes deux spirituelles, comme des canadiennes de pure origine française ; toutes deux johes, avec leurs cheveux bruns, lisses, soyeux, se divisant au milieu du
front en deux bandes qui encadraient leur visage d'un ovale parfait, et se repliant gracieusement pour aller au-dessus des oreilles se nouer en rouleaux sur le derrière de la tête. Elles s'aimaient comme des jumelles s'aiment; elles se ressemblaient comme deux jumelles se ressemblent ; leurs sympathies étaient les mêmes, leurs goûts ne faisaient qu'un. Pourtant, une nuance assez sensible distinguait leur caractère ; l'une Asilie, que l'on appelait Asile, était d'une sensibilité mêlée d'une certaine teinte de douce mélancolie, qui n'en rendait sa gaieté que plus aimable, et sa conversation, comme sa société, que plus sympathique ; avec elle on se sentait comme un besoin d'aimer.
Sa sœur, plus vive dans sa gaieté, plus sémillante dans ses mouvements, un peu piquante dans ses réparties pleines de sel et de finesse, offrait un charmant contraste quelquefois ; car c'était justement quand Asile paraissait la plus rêveuse, qu'elle se plaisait à la taquiner, et c'est alors que son esprit jaillissait avec ses paroles comme une cascade éblouissante. Elle était toute gracieuse, toute gentille comme sa sœur. Avec elle il n'y avait pas moyen d'être triste ou sérieux ; il fallait rire. Elle était un peu moins grande qu'Asile. Ses mains étaient petites, blanches, délicates comme celles d'un enfant ; il en était de même de ses pieds, petits comme ceux d'une duchesse. Elles étaient là toutes deux silencieuses depuis quelques instants, lorsqu'un léger bruit les avertit de la présence de leur mère, qui contemplait ses deux enfants avec une douce satisfaction matérielle.
« — Dites donc, maman, dit la plus jeune en se levant et en jetant son bras autour du cou de sa mère, pourquoi faut-il broder toutes ces lettres sur mon mouchoir « H. M. R. de St-Dizier » ? — C'est presque l'alphabet à broder ! J'ai bien envie de ne plus mettre « M «. vous ne le mettez jamais sur les vôtres.
— Fais toujours, mon enfant ; c'est l'initiale du nom de ton père, qui prie pour vous au ciel !
— Pourquoi alors cette lettre ne se trouve-t-elle pas sur vos mouchoirs, bonne maman ?
— Moi, c'est différent, mon enfant.
— Comment cela ? Je ne vous comprends pas.
— Quoiqu'il en soit, brode cette lettre ; ne serait-ce qu'à titre de souvenir, dit Madame de St-Dizier avec un soupir, mettant ainsi fin à la conversation pour rentrer dans le berceau qu'elle traversa lentement et la tête basse.
î — Hermine, lui dit sa sœur, après que sa mère eut disparu au détour d'une allée, tu as fait de la peine à maman ; je t'avais déjà dit de ne plus lui parler de cela, car on l'attriste toujours. Depuis que notre bon père est mort, il y aura bientôt cinq ans, je ne l'ai jamais vue gaie comme autrefois ; depuis un an surtout j'ai remarqué qu'elle avait des jours de tristesse profonde qui m'afiligent ; sa santé s'aiïaibht aussi.
— As-tu remarqué aussi que chaque fois que nous aUions à Montréal elle en revenait plus triste ; on dirait qu'elle ne quitte Montréal qu'avec regrets.
— Ah ! oui, je l'ai bien remarqué. Depuis bientôt un mois que nous sommes revenues, il n'y a presque pas de jours que je ne remarque, dans ses yeux, des traces de pleurs. Te rappelles-tu, en arrivant à Sorel, ce beau grand jeune homme, brun, qui nous regardais avec une attention, qui m'a paru si marquée, que j'ai été obligée de changer de place ; eh !