CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME
musique sur le caractère, elle savait aussi quelles sources d'agrément ces qualités i)ouvaienL procurer i)our rendre les soirées agréables en famille. Mais tout en cultivant chez ses iilles les qualités d'agrément, elle n'avait pas oublié les qualités domestiques. Aussi les demoiselles de St-Dizier étaient-elles très industrieuses ; elles aidaient leur mère dans tous les soins du ménage, et contribuaient par leur travail et leur économie à supporter dignement leur position dans le monde, sans luxe mais aussi sans trop de privations. A ces vertus se joignaient les plus strictes notions de morale et de piété ; leur mère leur avait enseigné que c'est dans une conduite irréprochable que se trouve la plus grande satisfaction du cœur ; et qu'une piété sincère, sans pruderie, est la plus grande consolation aux jours de peine et de chagrin.
Aussi était-ce pour elle un plaisir, comme une douce habitude, de monter tous les soirs, à l'heure du coucher, dans la fraîche et coquette chambre de ses enfants, et là, en ayant une à chaque côté, de faire la prière en commun. Ce devoir, rien ne pouvait le changer, qu'il y eut soirée, ou qu'elles eussent passé seules leur temps à la maison ; elles ne se couchaient pas qu'elles n'eussent remercié ensemble le bon Dieu de leur avoir accordé une journée de bonheur. La prière faite, madame de St-Dizier ne quittait ses deux enfants qu'après les avoir vues toutes deux reposant leurs belles têtes sur le même oreiller, les bras enlacés l'un dans l'autre, et lui souriant un bonsoir en réponse du baiser qu'elle déposait sur leur front pur et virginal.
Quelquefois c'était dans la chambre à coucher de leur mère, voisine de la leur, qu'elles faisaient ensemble la prière ; alors, elles disaient toutes les impressions qu'elles avaient éprouvées durant la journée ou la soirée ; car elles n'avaient rien de caché pour elle. En effet, dans quel cœur pouvaient-elles mieux confier leurs pensées, même les plus intimes, que dans le cœur d'une mère ? Elle était ainsi mieux à même de guider leur jeune inexpérience, et de leur faire éviter les écueils auxquels elles pouvaient si souvent se trouver exposées.
Au retour du bal qu'avait donné le gouverneur, madame de St-Dizier s'était trouvée mieux en respirant le grand air pur et froid.
« — Eh bien ! comment te trouves-tu maintenant, ma bonne maman» dit Asile en prenant les mains de sa mère et s'asseyant sur le bord de son lit, tandis qu'Hermine se penchait à son chevet.
— Je suis bien, mes enfants ; et vous autres êtes-vous fatiguées ?
— Ta demande n'est pas sérieuse, maman, reprit Hermine ; tu sais bien que je n'ai presque pas dansé ; je suis restée avec mademoiselle Gosford une partie du temps, et l'autre je l'ai passé avec M. de St-Luc.
— Comment le trouves-tu, M. de St-Luc ?
— Dis-nous d'abord comment tu le trouves toi-même et je te dirai ensuite ce que j'en passe.
— Mais je le trouve bien, très bien. J'aime sa physionomie franche et ouverte.
— Eh Ibien, moi aussi je le trouve très bien ; il m'a fait un petit compliment, j'ai cru que c'était par flatterie, mais comme il l'adressait plus particuhèrement à Asile, je lui ai pardonné.
— Comment, mais je ne lui ai pas dit dix mots de la soirée, reprit Asile, et je ne lui ai parlé que quand j'ai été te chercher.
— Justement, il ne te l'a pas dit à toi, mais il me l'a dit en parlant de toi, et comme il m'a ajouté que nous nous ressemblons beaucoup, il s'ensuit qu'il nous a fait un compliment à toutes les deux.
— Mais qu'a-t-il donc dit ? demanda Asile.
— Que tu étais bien jolie et bien belle.
— Mais c'est un flatteur, n'est-ce pas, maman ? Madame de St-Dizier sourit.
» — Mais ça dépend, mes enfants ; s'il était sincère, ce n'était pas flatterie.
— C'est ce que je crois, reprit Hermine, car d'après ce qu'il m'a dit ensuite, je ne pense pas qu'il l'ait fait par flatterie.
— Que t'a-t-il donc dit, demanda Asile en mettant sa tête sur l'oreiller de sa mère.
— D'abord, il m'a parlé de la belle réunion de la soirée, il m'a dit qu'il trouvait que les anglaises étaient très belles, avaient en général un teint plus frais et de plus belles couleurs ; ce qui n'était pas très flatteur, comme tu vois ; mais il a ajouté qu'il préférait le teint plus chaud et plus animé des canadiennes, leurs yeux plus brillants, leur expression plus spirituelle, leur gaieté plus vive et plus naturelle. Je lui ai demandé quelles étaient celles qu'il trouvait les mieux mises. Il m'a répondu qu'il trouvait les anglaises plus richement mais les canadiennes plus élégamment habillées, montrant plus de goût et plus de fraîcheur dans leurs toilettes. Je crois qu'il est observateur, car il m'a fait certaines remarques sur des personnes que nous connaissons et qui étaient parfaitement vraies. Dites-moi, lui ai-je demandé, quelle est celle que vous trouvez la plus jolie dans le bal et qui vous plaît davantage.
— Tu n'aurais pas dû lui faire une telle question, lui dit Asile.
— C'était pour voir ce qu'il dirait, et connaître son goût. Il m'a regardé en souriant, j'ai cru qu'il allait me dire une flatterie, mais non.
— Que t'a-t-il dit ?
— Il m'a dit, reprit Hermine, qu'il ne m'avait pas encore vue danser. Mais des danseuses, lui dis-je ? il leva lentement les yeux sur les miens et me répondit : Je ne veux pas vous le dire ce soir. Il me conduisit ensuite prendre des rafraîchissements, et nous causâmes longtemps de choses indiflérentes. Il me parla de ses voyages, de l'objet qui l'amenait au Canada.
— Il t'a dit quel était l'objet de sa visite au Canada ? demanda Asile.
— Pas tout à fait, mais à peu près. C'est bien ce que nous écrit Elmire L... il m'a dit qu'il cherchait quelqu'un. Quelqu'une, lui ai-je dit sans réflexion. Il m'a encore regardée avec attention, je me sentais gênée ; puis il a répondu d'une voix qui m'a paru un peu tremblante : « Peut-être ».
— Tu n'aurais pas dû lui dire cela, Hermine.
— Je le sais, maman, et je me le suis reproché tout de suite ; mais malgré cela je ne sais ce qui m'a poussé à lui dire : « Si vous venez passer la veillée chez nous demain soir, vous verrez celle que vous cherchez ».
— Mais, ma pauvre Hermine, où avais-tu la tête ? Comment ! tu as osé faire une telle démarche sans en parler à maman ?
— Maman l'avait invité, elle-même, à venir, ainsi que Miss Gosford, faire de la musique sans cérémonie demain soir, ou plutôt ce soir ; et c'est parce que j'ai cru m'apercevoir qu'il y avait un sentiment plus profond que la simple amitié entre Miss Gosford et lui, que je lui ai dit qu'il verrait celle qu'il cherchait.