CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME
— Tu as eu tort tout de même, ma sœur.
— J'en conviens ; et je t'assure que ce que je venais de dire, ainsi que l'expression de sa voix quand il a dit « peid-êlre » me mirent dans un bien grand trouble, surtout quand il ajouta : « Savez-vous, mademoiselle, que » la première lois que je vous ai vues, vous et votre sœur, à bord du bateau, » en descendant de Montréal, j'ai éprouvé un indicible bonheur en contem- » plant votre figure, qui... » Je n'ai pu entendre ce qu'il a ajouté, tant j'étais troublée. Il est bien heureux que tu sois arrivée à cet instant pour me chercher ; car tu m'as tirée d'un grand embarras ».
Madajne de St-Dizier sourit de tout ce caquetage, et après quelques observations affectueuses, elle les congédia doucement.
Le lendemain. Asile et Hermine firent visite à Miss Clarisse Gosford, qui se préparait à sortir en voiture quand elles arrivèrent. Comme elles étaient allées à pied, Miss Gosford insista pour qu'elles acceptassent la voiture pour s'en retourner.
Pendant leur absence, St-Luc était allé de son côté, présenter ses respects à Madame de St-Dizier. Celle-ci, pressentant sans doute, avec un instinct de mère, que ce jeune homme aurait une grande influence sur le bonheur ou le malheur de ses enfants, soit qu'elle eut découvert en elles un amour naissant et encore ignoré, ou soit tout autre sentiment, se promit bien de profiter de la circonstance pour l'étudier. Il fit une longue visite, parla du Canada, de ses impressions, de la société, avec tant de tact, de justesse, de goût, de délicatesse, que M™^ de St-Dizier se forma la meilleure opinion de son caractère et de ses qualités.
Pauvre mère, elle aurait tant craint d'exposer ses deux anges aux séductions de l'opulence, jointe aux attraits d'un esprit brillant, de manières distinguées et d'une mâle beauté, qu'elle fut au comble de la joie de pouvoir admirer en M. de St-Luc un jugement solide et une franchise aimable dans un cœur droit et noble. Mais si d'un côté elle éprouvait un vif entraînement pour de si belles qualités, de l'autre, son âme de mère s'effrayait à l'idée des conséquences qui pouvaient résulter des visites de M. de St-Luc ; car elle voyait bien qu'à l'enthousiasme avec lequel il avait parlé de ses filles, de leur esprit et de leurs grâces, il deviendrait un des visiteurs de la maison. Elle se sentait, en même temps, comme entraînée malgré elle vers ce jeune homme ; elle n'eut pas voulu qu'il fut demeuré étranger à sa famille ; elle eut voulu qu'il les visitât souvent et devint intime. Elle ne comprenait pas ses contradictions dans son esprit ; rêvait-elle, pauvre mère, un brillant mariage pour l'une de ses filles ? Ah ! elle était bien excusable de penser à trouver un protecteur pour ses deux anges aimés.
— Dieu, dit-elle, quand il fut parti, en promettant de venir passer la soirée, le bon Dieu, décidera. Que sa volonté soit faite !
Le soir, il y eut une petite réunion de jeunes personnes toutes intimes entre elles que les demoiselles de St-Dizier avaient invitées. Sir Arthur y accompagna sa fille et M. de St-Luc. On fit de la musique et du chant. St-Luc admira le chant de mademoiselle Asile, dont la voix si douce, si pleine de suave harmonie dans les cantilènes, qu'elle chantait de préférence, lui causait de délicieuses émotions.
Le lendemain et les jours suivants, St-Luc, qui en avait obtenu la permission, passa les soirées chez M™^ de St-Dizier. Peu à peu son intimité devint plus grande dans la famille. M^^ de St-Dizier remarqua que
l'âme sensible d'Asile s'ouvrait à des sentiments nouveaux, tandis qu'Hermine, tout en paraissant se plaire autant et peut-être même plus que sa sœur dans la compagnie de St-Luc, conservait son humeur gaie et folâtre. ]\/[me (Je St-Dizier s'aperçut aussi que M. de St-Luc semblait montrer une certaine préférence pour Asile. Il lui demandait plus souvent de chanter, il était plus sérieux en conversant avec elle, tandis qu'il riait et badinait avec Hermine. La bonne mère, quoique nullement inquiète, suivait avec intérêt le développement de ces sentiments. Asile lui confiait ses impressions, avec une candeur et une naïveté qui la rassuraient. Mn^^ ^e St-Dizier n'avait qu'à se louer de la conduite de M. de St-Luc, qui venait presque tous les soirs. Miss Clarisse Gosford était aussi devenue très intime dans la famille, venant souvent prendre le thé sans cérémonie, et s'en retournant avec M. de St-Luc dans la voiture du gouverneur.
Quand M. de St-Luc ne venait pas, M™e de St-Dizier et ses filles ressentaient comme un vide, comme si quelque chose manquait à leur initimité de famille. M™«^ de St-Dizier ne s'était pas trompée à l'attachement qui se formait entre lui et ses filles ; mais il n'y avait rien qui fit pressentir de l'amour chez aucune de ses enfants ; c'était plutôt une douce et confiante amitié de part et d'autre. Elle avait même cru s'apercevoir que s'il y avait de l'amour quelque part c'était plutôt entre miss Gosford et M. de St-Luc.
Un jour que Miss Clarisse avait passé l'après-midi chez M^^ de St-Dizier, on proposa pour le lendemain une promenade à la Nouvelle-Lorette.
« — Oh ! oui, dit Miss Clarisse ; quelle fête d'aller à la campagne. Et puis M. de St-Luc m'a dit souvent qu'il aimerait à voir les sauvages.
— Mais nous ne l'emmènerons pas, dit Hermine en jetant un coup d'œil espiègle à miss Clarisse ; croyez-vous vraiment, ma chère, qu'il nous remercierait si nous le demandions ? Il serait trop poli pour nous refuser, mais je suis bien certaine que, dans le fonds du cœur, il nous en voudrait. Qu'en pensez-vous ?
Miss Clarisse rougit un peu et répondit en riant :
» — Cela dépend de celle qui le demanderait ; si c'était vous ou Asile, je crois qu'il accepterait avec plaisir.
— Le mieux, dit Asile, c'est de ne pas le demander ; mais comme je pense qu'il viendra ce soir, nous pourrons lui dire que nous allons demain à Lorette ; s'il est galant, il s'offrira de nous accompagner.
Le soir vint, mais M. de St-Luc ne parut point. Il fut néanmoins convenu qu'elles iraient seules à la campagne.
» — Je n'en suis que plus contente, dit Asile, un peu piquée d'avoir attendu en vain toute la soirée.
— Nous serons moins gênées, nous courrons les champs cueillant des fleurs ; j'aime tant les fleurs.
— Mais il n'y a pas de fleurs dans les champs à cette saison, dit Hermine.
— C'est égal, nous courrons, nous sauterons et nous nous amuserons sur l'herbe des prairies, reprit Miss Clarisse, comme de véritables villageoises ».