CHAPITRE QUARANTIÈME
Les troupes ne sont pas passées par ce chemin ; il doit y en avoir un autre.
— Je le crois aussi. Qu'allez-vous faire ?
— Et vous ?
— Moi, je continue. Je n'ai rien à faire avec les troupes ; vous, c'est différent.
— J'ai envie de retourner. Mais, pourtant, à quoi bon ? Je ne pourrais les retrouver. Mes ordres sont de donner mes dépêches et d'aller jusqu'à St-Denis, où elles doivent se rendre ; et elles s'y rendront, si ce n'est par ce chemin ce sera par un autre : ainsi, tout bien considéré, je continue. Seulement, comme nous ne devons pas être loin du village, et qu'il n'est guère plus de trois heures et demie, je vais continuer au pas. Quant à vous, M. de St-Luc, il est inutile que vous m'attendiez ; votre cheval ne paraît pas trop fatigué, vous pouvez prendre les devants. Si vous rejoignez le régiment, veuillez prier le colonel d'envoyer quelqu'un au-devant de moi.
— Je ne désire pas vous laisser. Si vous retourniez, je continuerais vers St-Denis, parce qu'il faut que je m'y rende ; mais puisque nous faisons route du même côté, j'aime autant aller le pas avec vous.
— Que ce ne soit pas pour moi ; car, à vous dire le vrai, je n'aimerais pas trop à approcher du village. Si vous preniez les devants, je pourrais à peu près calculer le temps qu'il vous faudrait pour y arriver ; et si je ne voyais personne venir au-devant de moi, ça serait un signe que le régiment ne s'y est pas randu. Dans ce cas, au lieu d'avancer je retournerais sur mes pas ; ce qui vaudrait bien mieux que d'aller me jeter dans la gueule du loup.
— Si vous le préférez, je prendrai les devants.
— Je le préfère ».
St-Luc partit au galop. Au même instant, on entendit encore le bêlement d'un mouton qui, cette fois, fut répété de distance en distance, à mesure que St-Luc avançait.
Quand il arriva dans le village de St-Denis, il remarqua une grande agitation ; dans presque toutes les maisons il y avait des lumières, et du monde debout. Il y avait plusieurs personnes dans les rues qui parlaient un instant et disparaissaient pour aller un peu plus loin. Il demanda à un homme qui portait un fanal, s'il pourrait trouver un logement et une bonne écurie pour son cheval.
— A l'autre bout du village, lui répondit-on.
Après assez de difïïcultés, il trouva enfin ce qu'il cherchait.
II apprit bientôt que l'on savait que les troupes étaient en rharche sur le village, et qu'on se préparait à leur résister. Il s'aperçut que plusieurs personnes le regardaient d'un œil soupçonneux et même malveillant, surtout quand il eut dit qu'il venait de Sorel, et qu'il avait marché toute la nuit. Il s'était fait donner une chambre afin d'éviter les questions que chacun venait lui faire sur la marche des troupes, leurs desseins, leur nombre.
Il y avait à peine dix minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper doucement à sa porte. Il ouvrit à une jeune fille qui lui dit bien bas :
« — Monsieur, on parle de vous arrêter comme espion ; sauvez-vous.
— Merci, ma belle, dit St-Luc ; dites-moi donc qui est-ce qui commande dans le village.
— C'est le docteur Nelson.
— C'est bon, ne t'occupes pas, je vais aller le voir ; y a-t-il ici quelqu'un pour me conduire ?
— Oui, mon frère ira avec vous.
— Dis-lui de se tenir prêt, je vais descendre ».
Quand on apprit que le monsieur voulait voir le docteur Nelson, ceux qui désiraient l'arrêter dirent qu'ils ne seraient satisfaits que quand ils l'auraient vu entrer chez le docteur ; mais qu'ils l'y suivraient.
St-Luc parut bientôt, et demanda si quelqu'un voulait bien lui montrer la maison du docteur Nelson.
— Nous allons aller avec vous, répondirent plusieurs personnes. Rendu chez le docteur, il fut introduit dans une salle où deux à trois
habitants, en capots d'étofîe et en tuques bleues, attendaient. Bientôt le docteur Nelson entra. C'était un homme d'une haute taille, d'une figure sévère, mais franche et loyale, où se peignaient la hardiesse et la décision.
« — Bonjour, M. de St-Luc, dit-il en lui présentant la main.
St-Luc fut surpris de voir qu'il était connu du docteur, qu'il n'avait jamais vu. Comment savait-il son nom ?
)) — Vous avez eu une mauvaise nuit, continua le docteur, et de vilains chemins de Sorel ici. Quelles nouvelles apportez-vous de Québec ? Je crois que vous êtes monté hier, dans le John Bull ? Savait-on à Québec que les troupes marchaient sur St-Denis cette nuit ?
— Je crois que l'on s'y attendait, répondit St-Luc, qui regardait le docteur fort étonné.
— Ah !... Et l'on espère nous réduire sans difficulté sans doute ?
— Je ne sais, mais l'on dit à Québec que tout le district de Montréal est en insurrection.
— Pas tout à fait ; mais si on use de violence nous résisterons ; et je crois que c'est là l'intention des autorités militaires, à moins que les dépêches qu'apporte le lieutenant Weir ne comportent des instructions différentes.
St-Luc était de plus en plus surpris.
)) — Pourtant, c'est peut-être heureux qu'il n'ait pu rejoindre les troupes, qui, au lieu de prendre la route la plus courte, celle que vous avez prise, vous, avec le lieutenant Weir, sont passées par le Pot-au-beurre : vous étiez en mauvaise compagnie pour venir au milieu des rebelles.
— Mais, docteur, vraiment vous m'étonnez, comment savez-vous tout cela?
— J'en sais bien d'autres ! Je sais aussi que vous avez un permis de passer, de la part de Son Excellence, signé de sa main et contresigné par son secrétaire privé.
— Ceci me surpasse. Je pensais que personne autre que moi ne savait cela. C'est vrai, j'ai un sauf-conduit que j'ai demandé au gouverneur avant de partir en cas d'accident, parce que je voulais venir dans ces endroits, pour affaires privées ; et je craignais d'être inquiété par les autorités, si elles apprenaient mes excursions dans une partie du pays révolté.
— Vous avez bien fait ; je sais les raisons qui vous amènent dans nos endroits. Mais vous ferez bien d'avoir soin de vos papiers.
— Ils sont dans mon portefeuille, dans ma poche d'habit... Ah ! s'écria St-Luc, en mettant la main à la poche de son habit, j'ai perdu mon porte-
CllAI'ITin^ QUARANTIÈME 291
icuille. C'est curieux, je ne me suis pas déshabillé depuis que je suis parti de Québec, hier matin.
— N'avez-vous pas logé, chez un nommé Toin, à Sorel ?
— Oui.
— Vous en êtes parti vers minuit, avec le lieutenant Weir.
— Oui.
— N'êtes-vous pas arrêté chez un habitant à une demi-lieue avant d'arriver au village de St-Ours ; et, au moment où vous en partiez, n'avezvous pas entendu le galop de trois chevaux qui gagnaient du côté de St-Ours.
— C'est vrai.
— Savez-vous qui étaient ces trois personnes ?
— Non.
— Eh bien ! c'étaient M. Juchereau Duchesnay, Député-Shérif chargé d'un warrant contre moi pour haute trahison, et de onze autres warrants pour arrêter Messieurs L. J. Papineau, O. Perreault, G. E. Cartier, E. E. Rodier, Dr Kimber, T. S. Brown, R. DesRivières, aussi pour haute trahison. L'un de ceux qui accompagnaient le Député-Shérif était P. E. Leclerc, magistrat de Montréal ; et l'autre était un M, Ragg. Ils se sont arrêtés à la maison de M. de St-Ours, où vous les avez passés.
— C'est comme vous dites.
— N'avez-vous pas continué votre route ensemble, le lieutenant Weir et vous, environ une couple de lieues ; le cheval du lieutenant ne s'est-il pas abattu près d'un petit pont, dont quelques planches avaient été enlevées, et n'avez-vous pas alors poursuivi votre route seul jusqu'ici, sans être inquiété ?
— Oui, je n'ai vu personne si ce n'est dans le village. Tout me semblait plongé dans le plus profond sommeil ; et j'étais surpris de cet état de sécurité, quand les troupes étaient en chemin ; à moins qu'on n'en fut parfaitement ignorant.
— Vous voyez que nous n'ignorons pas ce qui se passait d'ici à Sorel. Les troupes sont parties vers dix heures hier soir ; elles sont au nombre d'à peu près huit cents hommes, avec de l'artillerie et de la cavalerie : elles ne sont plus qu'à deux lieues d'ici. Puis se tournant vers un des habitants qui étaient dans la salle au moment où St-Luc y était entré : n'est-ce pas, Siméon, dit-il, en s'adressant à l'un d'eux, que c'était près du pont de l'Amiotte que les troupes étaient ?
— Oui, mon général, répondit l'habitant sans quitter sa place.
— Vous voyez bien, M. de St-Luc, que nous sommes au fait de tout ce qui se passe.
— Vous êtes admirablement bien informés. Mais veuillez bien me dire comment vous connaissez mon nom, et comment vous savez que j'avais un sauf-conduit de la main du gouverneur.
— Oh ! c'est bien simple. D'abord M. R. DesRivières, que je viens d'envoyer chercher, m'a dit qu'il vous attendait ; puis la lettre qu'il vous a écrite ainsi que le sauf-conduit du gouverneur étaient dans votre portefeuille que l'on m'a apporté et que voici, dit-il en le lui présentant. Vous me pardonnerez d'en avoir usé ainsi ; sans cela, ignorant qui vous étiez, je n'aurais pu donner les ordres de vous laisser passer ; et vous eussiez été exposé à des désagréments, comme l'ofTicier qui vous accompagnait et que l'on amène prisonnier à cet instant.
— Le lieutennat Weir est prisonnier ?
— Il a voulu l'aire des menaces, ils ont dû l'arrêter ; s'il n'en eut pas fait et s'il eut livré ses papiers, on ne lui eut rien fait. Mais, M. de St-Luc, examinez votre portefeuille pour voir s'il ne manquait rien ; j'ai compté mille piastres en billets de la banque de Montréal et cinq pièces d'or,
St-Luc regarda pour voir s'il ne manquait aucun papier, puis remit le portefeuille dans sa poche.
— Vous ne comptez pas l'argent ?
— Vous l'avez compté ; — ça suffit.
Mais en quel endroit avais-je donc pu perdre ce portefeuille ?
» — Vous l'avez laissé tomber chez cet habitant, où vous vous êtes arrêté cette nuit; n'avez-vous pas remarqué le signe qu'échangèrent le père et le fils au moment où celui-ci sortit ?
— Docteur, je vous suis très reconnaissant. J'ai un service à vous demander : je suis venu pour vous prier de me donner un permis, qui puisse me mettre à l'abri de dangers d'arrestation ou de violences ; car à l'auberge, où je suis descendu, il était question de m' arrêter.
— Bien volontiers, vous n'avez rien à craindre. Le docteur prit un morceau de papier et écrivit :
« Laissez passer le porteur, M. de Sl-Luc ; aidez-le au besoin ».
P II prit ensuite un bouton de cuivre, dont la partie intérieure était creuse, y fit couler un peu de cire rouge et y appliqua le cachet d'un anneau qu'il portait au doigt.
» — Tenez, dit-il en présentant le papier et le bouton à St-Luc, quand le papier ne suffira pas, vous montrerez le bouton ».