‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 164 sur 207 · CHAPITRE QUARANTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTIÈME

— Les troupes ! quelles troupes ?

— Des troupes qui vont à St-Ours.

— J'n'cu ai pas vu. A moins qu'elles aient passé pendant qu'je dormais, car j 'viens de m'iever.

— Y a-t-il un autre ehemin pour aller à St-Ours ?

— Non, c'est l'bon ; vous y arrivez ; n'y a pu qu'anp'tite demi-lieue. Mais les troupes vont-elles jusqu'à St-Denis, pou prendre Papineauet Nelson ?

— Je n'en sais rien ; je suis arrivé de Québec cette nuit même.

— Ah ! et mossieu ?

— Je l'ai rencontré à Sorel.

— Dites donc, voulez-vous que j 'fasse donner une portion d'avoine à vos chevaux ? Ces pauvres bêtes vont avoir irette à la porte.

— Merci, nous arrêterons à St-Ours.

— Vous n'trouverez pas d'auberge ouverte à c't'heure-ci. On va toujours les mettre sous la r'mise. Allons ! pti gas, continua l'homme à la tuque bleue, en secouant un grand garçon de dix-sept à dix-huit ans qui dormait dans un banc-lit, lève toué !

Le jeune homme se leva lentement, en baillant et se frottant les yeux. » — As-tu entendu passer les troupes ? Ces mossieux disent qu'elles sont gagnées St-Ours.

— Je n'ai rien z'entendu.

— Tu vas aller mettre les chevaux d'ces mossieux sous la r'mise ; tu leu donn'ras anne poignée d'foin. T'entends ?

St-Luc avait ôté son surtout imbibé, l'avait placé sur une chaise. Le lieutenant Weir séchait ses chaussons, ayant ôté ses bottes, remplies d'eau. Tout à coup ils entendirent le galop des chevaux dans le chemin. Weir courut à la porte et regarda à travers les vitres ; mais il ne put rien voir.

» — Pourvu que ce ne soient pas nos chevaux qui se soient échappés, dit-il en anglais.

— Quels sont ces chevaux ? demanda St-Luc au garçon qui entrait.

— C'est trois hommes à jval, qui vont comme si l'diable les emportait. St-Luc, ayant interprété à Weir ce que le garçon venait de dire, celui-ci

regarda à sa montre :

» — Il est deux heures moins un quart, partons. Je crains que ce ne soient quelques cavaliers que l'on envoie pour m'arrêter au village de St-Ours. Il faut ou rejoindre les troupes, ou du moins passer le village avant que l'alarme ne soit donnée. Il y a quelque chose que je ne comprends pas.

— Je ne comprends pas trop, non plus. Si vous voulez partir je suis prêt.

— Vous feriez mieux d'attendre l'jour, reprit l'habitant.

— Merci, mon brave homme, dit St-Luc ; ce monsieur veut partir de suite ; et j'aime autant continuer. Nos chevaux sont un peu reposés. Je vous remercie de votre obhgeance. Combien vous devons-nous ?

— Comment ?

— Combien vous devons-nous, pour nos chevaux et ce que nous avons pris ?

— Mais rien ! Et si vous voulez rester, vous êtes les bienv'nus.

— Merci bien des fois. Adieu.

— Que le bon Dieu vous conduise. Vas avec l'fanal, les éclairer, p'tit gas.

Quand ils furent sortis, Weir dit à St-Luc d'interroger le garçon pour tâcher de savoir quelles étaient les personnes qui venaient de passer. St-Luc ne put rien obtenir, sinon qu'elles étaient au nombre de trois et qu'elles allaient très vite.

Ils sautèrent en selle et prirent le galop. Ils n'eurent pas fait une couple d'arpents qu'ils entendirent à leur gauche, de l'autre côté de la clôture, le bêlement d'un mouton. Weir rêna subitement son cheval.

» — Qu'est-ce que cela ? dit-il.

— C'est un mouton ! dit St-Luc, venez donc.

En ce moment ils entendirent distinctement le galop de chevaux, à cinq ou six arpents en avant ; le vent leur apportait le bruit de leurs pieds dans la boue.

» — Tenons-nous à cette distance d'eux, dit Weir ; quand ils entreront dans le village, nous passerons aussi vite que possible, si les troupes n'y sont pas.

Ils prêtèrent l'oreille attentivement ; mais bientôt ils n'entendirent plus le galop des chevaux.

» — Ils se sont mis au pas, dit Weir ; mettons-nous au pas aussi.

— Poursuivons, poursuivons, dit St-Luc ; ils ne sont que trois, je ne crois pas qu'ils cherchent à nous arrêter. Je ne vois aucun signe de révolte, dans cette partie de la paroisse, du moins ; tout dort.

Ils continuèrent au trot pendant quelques minutes, et arrivèrent en face d'une grande maison, à leur droite ; quelqu'un cognait à une porte et des chiens aboyaient.

« — Je crois qu'ils sont arrêtés ici, dit Weir ; il me semble entendre parler. Écoutez...

— Oui, j'entends. C'est ici le manoir.

— Le manoir seigneurial de M. de St-Ours ?

— Oui.

— Alors, nous n'avons plus que quelques arpents d'ici à l'église. Si les troupes sont arrivées, elles doivent être là. Mais voyez donc, il y a une illumination dans le village. Galopons !

Le village était en effet éclairé. A chaque maison, il y avait des chandelles dans les fenêtres ; mais le village était tranquille. Toutes les portes des maisons étaient fermées. On n'entendait pas d'autre bruit que le sifïlement du vent et le hurlement de quelques chiens. On ne voyait personne dans les rues. Ils passèrent devant l'église ; ils traversèrent le village : rien.

Ils firent encore environ deux lieues, quand tout à coup le cheval de St-Luc se cabra, fit un saut, et celui de Weir tomba ; au même instant ils entendirent un bêlement, comme si le bruit qu'avait fait le cheval eût effrayé quelques moutons.

» — Vous êtes- vous fait mal ? demanda St-Luc qui était descendu de cheval pour aider à son compagnon à se relever.

— Non, mais je crains que mon cheval ne soit blessé. Voyez donc, c'est un petit pont qui traversait le chemin et dont on a enlevé les planches.

— Votre cheval n'a pas de mal ; remontez et continuons.

— Ce pont m'inquiète.

— Comment ça ?

— Il a été défait par malice ; on nous guette ; je crains une embûche.

Page 1