‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 167 sur 207 · CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME

Si le docteur Nelson eut voulu les poursuivre durant leur retraite, qui était une fuite, il eut pu les faire tous prisonniers ; car le nombre des habitants accourus à St-Denis vers la lin de la journée était assez considérable, se montant à près de trois cents ; nombre i)icn suflisant pour s'emparer de troupes découragées, fatij^uées par douze heures de marche, dans des chemins afïreux, et qui, malgré leur artillerie, n'avaient pu déloger cinquante patriotes, comme on les appelait alors, d'une maison à l'entrée du village.

Le docteur Nelson avait donné l'ordre de ne pas poursuivre les troupes, désirant se tenir sur la défensive.

Cet ordre en avait mécontenté un grand nombre, surtout parmi ceux qui étaient venus trop tard pour prendre part au combat. La plupart des jeunes gens étaient arrivés sans armes ou avec de mauvais fusils ; ils espéraient s'en procurer au village ou en prendre aux soldats.

L'angelus du soir venait de sonner à l'église ; le village paraissait aussi tranquille que s'il n'y eut rien eu d'extraordinaire dans le cours de la journée.

Nous suivrons deux hommes qui se dirigeaient vers une maison un peu isolée des autres, en arrière du village.

« — Que penses-tu qu'ils veulent faire, Siméon ? dit l'un d'eux.

Celui à qui s'adressait cette question, était un petit homme fluet, de vingt-cinq à trente ans, actif, intelHgent et plein d'énergie.

» — Je ne sais pas au juste pourquoi ils nous ont envoyé chercher ;, j'ai cru comprendre qu'ils veulent faire une farce.

— Une farce, cette nuit ?

— Pourquoi pas ? D'ailleurs nous allons bientôt le savoir, voilà la maison ».

En rentrant ils trouvèrent réunies une dizaine de personnes. Cinq à six d'entre elles, les mains et le visage noircis de poudre, les habits déchirés, étaient assises devant un grand feu de cheminée, dans laquelle bouillait un immense chaudron accroché à la crémaillère. C'était la soupe qui se préparait pour ces braves, qui, après s'être battus toute la journée sans manger, étaient épuisées de faim et de fatigue.

Dans un des coins de la chambre, un groupe de trois à quatre jeunes gens écoutaient debout un homme, d'une quarantaine d'années, gros, trapu, avec barbe noire toufTue, chaussé de bottes de bœuf, qui leur racontait ce qui s'était passé durant la journée, dans la maison de pierre, où s'étaient barricadés les patriotes. Il avait sur la tête un casque de loup marin, dont l'absence de poils en plus d'un endroit accusait un long service.

L'entrée des deux nouveaux venus interrompit la narration du conteur qui se leva, et qui allant au-devant d'eux, dit :

« — On t'a envoyé chercher, Siméon, pour te demander si tu veux te joindre à nous ?

— Tiens, c'est toi. Meunier ! mais tu devais aller à St-Charles.

— J'y suis allé aussi ; et de là je suis parti pour Maska, mais rendu au quatrième rang, j'ai rencontré une dizaine d'habitants qui se rendaient à St-Denis. J'ai fait route avec eux, et nous sommes arrivés un peu avant la bataille. Ça n'empêche pas que je serai à Maska demain à midi ; j'ai envie d'aller à St-Ours cette nuit. Nous voudrions que tu vinsses avec nous. Veux-tu venir ?

— Dame, ça dépend ; dites-moi ce que vous voulez faire.

— On veut courir un charivari.

— Un charivari ? mais à qui ?

— Aux troupes, donc. Nous sommes ici cinq bons lurons ; vois-tu cette jeunesse, ça n'a pu venir à la noce ; ils veulent jouer un tour cette nuit ; je ne parle pas de ceux qui vont souper, ceux-là ne peuvent pas venir, ils sont de garde cette nuit.

— Je voudrais bien ; mais le général a défendu de les poursuivre,

— Nous nous moquons bien du général, répondit un des jeunes gens. Nous ne sommes pas enrôlés ; nous n'avons pas de fusils et nous voulons en avoir.

— Et d'ailleurs, reprit Meunier, nous ne les poursuivrons pas.

— Si vous ne les poursuivez pas, comment leur jouerez-vous un tour ?

— Tu vas voir. Nous avons envoyé chercher les deux porte-voix du traversier. Aussitôt que nous les aurons, nous partirons à travers les champs. Il fait noir comme chez l'ioup. Quand nous verrons les troupes, qui sont déjà à demi-mortes de peur, nous crierons du porte-voix. Elles ne sauront pas ce que c'est. Nous nous cacherons, et plus loin nous crierons encore. Elles auront une fameuse peur et nous les mènerons comme ça jusqu'à St-Ours. Ça leur fera passer une bonne nuit.

— J'irais bien, mais il faut que j'aille à St-Charles demain, je suis à pied, je serais trop fatigué.

— On te trouvera un cheval. Faut que tu viennes ; tu parles l'anglais ; on aura peut-être besoin de toi, qui sait ?

Après avoir réfléchi quelques instants, Siméon reprit : — • J'irais bien, ça me va assez, mais je suis enrôlé, et je ne voudrais pas que le général sut que j'ai désobéi à ses ordres.

— Ne sois point inquiet.

— Eh bien ! c'est bon j'essayerai l'anglais, reprit Siméon, s'il le faut. Je crois que je pourrai faire. Ainsi c'est convenu, j'y vas. Mais, dis donc. Meunier, il me vient une idée.

— Laquelle ?

— Si au lieu de deux porte-voix, nous prenions des cornes de bœuf ; nous en aurions chacun une. C'est alors que nous leur donnerions un charivari, en balle !

— C'est ça, c'est ça ; oui, oui ; des cornes, prenons des cornes, crièrentils presque tous ensemble.

— Mais où en prendrons-nous ? reprit Meunier.

— J'en ai vu un tas dans la cour du boucher, dit Siméon ; nous les nettoyerons et les arrangerons en dix minutes ; ça n'est pas malaise. Qui veut venir avec moi ? nous en apporterons pour tout le monde ».

Une demi-heure après, les cornes étaient apportées, lavées, les bouts coupés ; elles étaient nettoyées, grattées et prêtes.

Six hommes en souliers de bœufs, portant chacun un capot gris d'étolTe du pays avec capuchon, défilaient silencieusement, un par un, derrière le village et gagnaient les champs. Ils n'avaient avec eux que deux fusils de chasse. Meunier portait un mousquet et une baïonnette, qu'il avait pris à un soldat blessé après la bataille. Un seul avait des pistolets, les autres avaient des couteaux ordinaires pointus et bien affilés, et des gourdins de merisier.

Aussitôt qu'ils eurent dépassé le village, ils s'arrêtèrent pour se consulter

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