‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 168 sur 207 · CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUARANTE ET UNIÈME

ensemble. Il lut convenu que deux marcheraient en avant, à une dizaine d'arpents, l'un dans le chemin et l'autre dans le champ ; que le reste de la bande suivrait par les champs jusqu'à ce qu'ils aperçussent les troupes. Avant de se remettre en marche, ils essayèrent tour à tour leur corne, afin d'en mesurer la i)orlée. Le son rauque retentit dans le silence de la nuit, et éveilla un formidable hurlement des chiens du village.

« — Ça ira, dit en riant Siméon.

La nuit était sombre et noire ; il ne ventait pas, mais une neige épaisse et humide toml)ait en abontlance. Ils marchèrent rapidement, au pas de course, pendant à peu près une heure, franchissant les fossés, sautant pardessus les clôtures, piquant aux raccourcis. Ils ne rencontrèrent qu'un soldat blessé, qui, ne pouvant continuer sa route, s'était jeté à terre, le long des clôtures. C'était un mousquet et une baïonnette de plus, dont ils s'emparèrent.

» — Prenons la giberne, dit Siméon ; voyons s'il reste encore bien des cartouches.

La giberne ne contenait plus qu'une seule cartouche. Le mousquet était chargé.

» — Bon ! dit Siméon, les troupes n'ont plus d'ammunition : dans tous les cas, elles n'ont pas plus d'un ou deux coups à tirer, entendez-vous, mes gens ?

— Oui, oui.

— Eh bien ! savez-vous ce que ça veut dire ça ? ça veut dire que si nous étions une vingtaine, nous pourrions les faire tous prisonniers.

— Et pourquoi n'essayerions-nous pas ? demandèrent les jeunes gens en se rapprochant.

— J'y pense. Allons, en route, et dru !

Ils continuèrent d'un pas rapide et léger, si léger, qu'ils s'entendaient à peine marcher sur l'herbe et la neige des champs.

» — Halte ! cria Siméon, en couvrant sa voix pour la rendre moins sonore ; j'ai entendu le cri d'un canard du côté de la rivière ; c'est Baptiste.

Un instant après ils virent deux ombres qui venaient par le chemin. Deux hommes s'avancèrent à leur rencontre sans dire mot. C'était leurs éclaireurs venant leur annoncer qu'ils avaient aperçu les troupes, marchant sur la grève, le long de la rivière. Ils entendaient le pas des chevaux de la cavalerie dans la boue.

» — Va-t-on commencer le charivari à c't'heure ! demanda quelqu'un.

— Non pas, non pas, répondit Meunier. Écoutez bien ce que nous allons faire, et prenez garde de ne pas vous tromper. Trois vont rester en arrière et suivre au petit pas se tenant à peu près à la même distance des troupes. Deux vont prendre les devants et se rendre à- la coulée qui est à une demi-lieue d'ici, ils enlèveront les planches du pont ; aussitôt que cela sera fait ils donneront le signal : un coup de corne, vous savez, long et prolongé. Si la tête de l'armée est trop près de la coulée pour que vous puissiez enlever les planches, vous irez jusqu'au ravin, et là vous enlèverez les planches du pont : pour signal, vous tirerez deux coups de fusils l'un après l'autre. Vous entendez ? Toi, Siméon, tu vas passer par les champs avec Baptiste. Je vais observer les troupes et leurs mouvements. Quand on entendra le premier signal d'en bas, Siméon le répétera, en ne criant pas trop fort, pour que les soldats croient que nous sommes encore

éloignés ; ceux en arrière sonneront aussi de la corne, mais pas trop fort non plus. Comprenez-vous bien ?

— Oui, oui, nous comprenons.

— Quand il sera temps, je donnerai les signaux avec ma corne, vous vous en rappelez.

— Très bien, répondit Siméon ; maintenant, que les deux qui doivent aller en avant ne perdent pas de temps. Nous allons rire.

La neige tombait toujours ; à peine pouvait-on distinguer un homme à cinq pas. Les soldats, harassés de tatigue, avançaient avec une extrême lenteur, trébuchant à chaque pas. Le corps d'armée était rendu au village de St-Ours, ceux qui avaient été vus sur le bord de la rivière, étaient les traînards de l'arrière-garde. Un piquet de cavalerie marchait à quelques arpents seulement en avant des traînards, au milieu du chemin.

Quand les deux jeunes gens envoyés pour détruire le pont de la coulée, y furent parvenus, le piquet de cavalerie n'en était pas fort éloigné.

» — Va-t-on démancher celui-ci, ou aller plus loin ? demanda l'un des deux à son compagnon, v'ia la cavalerie.

— Démanchons.

Ils n'avaient eu que le temps d'arracher trois à quatre planches, quand ils entendirent le pas des chevaux. Les cavaliers entendant du bruit en avant s'arrêtèrent pour écouter. Ils ne virent rien, et se consultèrent un instant, puis se remirent au trot. Les deux jeunes gens se mirent à crier dans leurs cornes. Les cavaliers se croyant attaqués ou sur le point de l'être, piquèrent au galop pour rejoindre l'arrière-garde, qui était considérablement en avant. En arrivant au pont deux des chevaux tombèrent et roulèrent dans la coulée ; leurs cavaliers se relevèrent, et, sans chercher à reprendre leurs montures, se mirent à courir à toutes jambes pour rejoindre le reste du piquet qui allait du côté de St-Ours, où, en ce moment, arrivait l'arrière-garde.

» — Il y a toujours bin là deux j'vaux, dit l'un des deux jeunes gens, faut pas les laisser mourir. Allons voir ; s'ils ne sont pas morts, on les mettra dans la prairie et on viendra les chercher demain. Qu'en distu, Pierre ?

— Allons. Et les selles on les cachera sous l'pont, pour qu'la neige ne les abîme pas.

Le galop des chevaux avait un peu couvert le bruit de la corne de ceux qui étaient à la coulée, mais aussitôt que Siméon et son compagnon, ainsi que ceux qui étaient par-derrière répondirent, les soldats surpris et effrayés se réunirent en peloton ; ils étaient une cinquantaine. Ils restèrent quelques minutes immobiles, ne sachant quel parti prendre, ni de quel côté tourner. Entendant le son des cornes en avant, dans les champs, et par derrière, ils se crurent perdus, pensant que tous les habitants de St-Denis les poursuivaient ; ils se mirent à fuir pêle-mêle, dans la direction de St-Ours.

Siméon et ses gens, arrivés au pont de la coulée, s'empressèrent de le défaire complètement.

» — Tonnerre, dit Meunier, en accourant, j'ai envie de les faire tous prisonniers ; ils ne sont qu'une cinquantaine, qui ne valent pas mieux qu'autant de vaches. Vous autres faites autant de tapage que vous pourrez avec vos cornes, un charivari d'enfer, pendant que je vais aller trouver Siméon à la coulée.

ClIAPITHi-: QUARANTE ET UNIÈME 297

Les soldais s'étaient arrêtés à quelques arpents de la coulée, avançant lentenicnl, l'oreille au ^uet.

Quand Meunier lut arrivé auprès de Siméon, il lui fit part de ses remarques, et de la chance qui se })résentait de les faire tous prisonniers.

» — Ne fais pas cela, répondit Siméon ; le général a défendu expressément de poursuivre les troupes. Il a ses raisons.

— Mais nous pouvons au moins les désarmer ?

— Quant à ça, il n'y a pas de mal ; nous cacherons les fusils, ou nous les donnerons aux amis. Le général n'en saura rien. Et de plus nous allons faire prendre un bain dans la coulée.

— Les voilà ! que va-t-on faire ?

Les soldats qui, en ce moment, semblaient obéir à un chef, avaient repris leurs rangs. Quand ils ne furent plus qu'à une vingîaine de pas du pont, Meunier sonna de la corne ; et Siméon cria : — Slop ! Stop !

» — Qui va là ? répondit quelqu'un de la troupe.

— Vous allez le savoir, reprit Siméon en anglais. Que celui qui commande avance.

— Que voulez-vous ? demanda un sous-ofTicier qui paraissait avoir pris le commandement, en faisant quelques pas en avant.

— Voici ce que vous allez faire ; vous allez mettre bas les armes d'abord, puis vous retournerez à St-Denis prisonniers. Faites vite, sinon nous allons tirer sur vous, et vous êtes tous morts.

— Où est le colonel Gore ?

— A St-Ours, prisonnier.

— Ne pourrons-nous pas être conduits à St-Ours ?

— Oui, mais auparavant déposez vos armes.

— A quelle distance sommes-nous de St-Ours ?

— A peu près une lieue. Allons, dépêchez-vous.

Le ton de Siméon était si péremptoire ; le bruit des cornes avait annoncé un si grand nombre de poursuivants, qui étaient néanmoins invisibles, sans doute à cause de l'obscurité, pensaient les soldats ; et d'ailleurs le cliquetis formidable de fusil que l'on armait en arrière de la clôture et de l'autre côté du pont, où Meunier et les jeunes gens faisaient vigoureusement jouer les batteries de leurs quatre fusils, que le caporal, après s'être consulté avec les siens, déclara qu'ils étaient prêts à mettre bas les armes.

» — Si nous livrons nos armes, dit-il, nous garantissez-vous qu'il ne nous sera rien fait d'ici à St-Ours ?

— Oui, d'ici là ; mais arrivés à St-Ours, je ne réponds pas que vous ne serez pas faits prisonniers.

— Où faut-il mettre les armes ?

— En faisceaux au milieu de la route ; après quoi vous descendrez sur le bord de la rivière, et traverserez la coulée à l'eau.

Les soldats, se croyant fort heureux d'en être quittes à si bon marché, déposèrent leurs armes, descendirent à la berge de la rivière, où ils traversèrent la coulée ayant de l'eau jusque sous les bras.

Aussitôt qu'ils entendirent les pas des soldats au-delà de la coulée, ils allèrent s'emparer des mousquets qui avaient été mis en faisceaux dans le chemin.

Ainsi, six hommes désarmèrent cinquante soldats, et leur enlevèrent vingt-deux mousquets, sans qu'ils eussent tiré un seul coup de fusil.

» — Donnons-leur maintenant une sérénade, dit Siméon.

L'infernal charivari que firent les deux portevoix et les quatre cornes de bœuf, dut donner une formidable idée de la force de leurs poumons, sinon une haute opinion de leur exécution instrumentale.

» — Ah ! ça, vous autres, dit Siméon avant d'arriver au village de St-Denis, n'allez pas vous vanter au général de la farce que nous venons de jouer.

— Pas d'danger ; sois tranquille. A propos, Siméon j'peux t'prêter un j'val pour aller à St-Charles demain. Tu sais, quand la cavalerie a pris l'mord aux dents, y en a deux qui sont tombés su l'pont, et y ont quitté leurs chevaux, qu'j 'avons mis dans la prairie. Les autres ont eu une peur d'enfer, et s'sauvaient comme des diables ».

Page 1