CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈl^E
pantalons, un capot de craint-rien que serrait à la ceinture une bande de cuir bouclée, suivait, une canne à la main, son maître qui marchait à quelque dislance en avant. St-Luc, par précaution, se faisait suivre par Trim quand il sortait le soir ; mais il lui avait expressément enjoint de ne jamais intervenir dans les diflicultés qu'il pourrait avoir, à moins qu'il ne lui en donnât l'ordre, soit en frappant avec sa canne sur le pavé ou le mur des maisons, soit avec un petit silllet noir, en ivoire, qu'il portait, dans sa poche de gilet, attaché à un ruban. Trim obéissait à ces signaux qu'il comprenait parfaitement.
St-Luc n'avait aucun but dans sa promenade ; il marchait pour prendre l'exercice et s'endurcir à la température du Canada. Trim, lui, trouvait que son maître aurait mieux fait de retourner au sud, sauf à revenir l'été suivant, s'il en avait le désir ; pensant que ceux qui étaient chargés de trouver Mi"^ Ri van, la trouveraient aussi bien sans son maître, qui ne la connaissait pas.
Les lanternes, éclairées à l'huile, ne jetaient qu'une faible lumière dans les rues, les vitres en étant couvertes de neige. Arrivé dans le faubourg des Récollets, St-Luc aperçut une personne enveloppée d'un manteau ^dentelle ramenait les bords devant la figure, soit pour se garantir de la neige, soit pour ne pas se faire reconnaître. A sa démarche, vive et alerte, mais craintive et mystérieuse ; à l'hésitation qu'elle mettait quelquefois à avancer, quand elle entendait ou apercevait quelqu'un venir, il n'eut pas de doute que ce ne fut une femme qui cherchait à se cacher et à ne pas être reconnue. Il ne fit pas d'abord grande attention à elle ; mais quand il la vit, au coin de la rue qui descendait au collège, regarder, hésiter, revenir sur ses pas, écouter, puis entrer dans cette rue, sa curiosité fut excitée, et il résolut de la suivre de loin. Elle descendit la rue qu'elle traversa, et, tournant à droite, elle entra dans la rue St-Maurice. La rue était obscure ; les lampes, rares dans cet endroit, avaient presque toutes été éteintes par le vent.
St-Luc qui n'avait pas vu la jeune femme entrer dans la rue St-Maurice, ruelle peu fréquentée, cherchait à distinguer dans l'obscurité pour voir s'il ne verrait pas son inconnue, ou s'il n'entendrait pas le bruit de ses pas. Il ne put rien voir. La neige était trop épaisse et trop molle, pour qu'il put entendre aucun bruit ; d'ailleurs elle marchait si légèrement.
Il allait s'en retourner, quand il crut entendre un cri qui semblait venir d'une rue qu'il avait d'abord dépassée sans la remarquer. Il écouta, et se convainquit bientôt que c'étaient des cris de détresse que poussait une femme. Il se mit à courir dans la direction de la voix, et vit une personne qui se débattait au milieu de trois hommes ; l'un lui tenait un mouchoir sur la bouche, tandis que les autres s'efforçaient de l'entraîner vers un clos de bois, qui se trouvait à gauche. St-Luc crut reconnaître l'inconnue, quoiqu'elle n'eut plus son manteau qui était tombé.
« — Qu'est-ce que cela veut dire ? cria-t-il, en s'élançant sur celui qui tenait le mouchoir sur la bouche de la jeune femme.
— Sauvez-moi, monsieur, dit-elle aussitôt qu'elle put parler ; ils m'ont volée : sauvez-moi !
St-Luc fut frappé du timbre si doux et si frais de la voix de cette jeune femme.
» — C'est notre homme, P'tit loup, dit un des bandits à son compagnon,
à voix basse ; il faut pas le laisser échapper cette fois-ci qu'il est seul.
Puis saisissant le bras de St-Luc, tandis que celui qu'il appelait P'tit loup lui sauta à la gorge, il lui demanda « la bourse ou la vie ».
)) — Poigne-le à la jambe, et jettons-le sur le dos, dit P'tit loup en le poussant assez violemment que St-Luc perdit l'équilibre et tomba.
— Ni l'un ni l'autre, répondit St-Luc ; et il siffla, en même temps qu'il arrachait son bras des mains de celui qui cherchait à le retenir.
En tombant St-Luc échappa celui qu'il tenait de la main gauche et perdit sa canne. Dans un instant il fut maîtrisé ; puis P'tit loup arrachant les boutons du surtout de St-Luc, mettait la main pour prendre son portefeuille, lorsqu'il se sentit saisir par deux bras vigoureux qui l'enlevèrent et le ruèrent contre une des piles de planches, qui se trouvait auprès.
» — Sauvons-nous, c'est l'nègre, cria P'tit loup dont le bras était à moitié disloqué ; et, à la faveur des ténèbres, il s'échappa.
— Vous ne vous sauverez pas, vous autres, dit St-Luc en se relevant et en saisissant un des brigands au collet, tandis que Trim tenait l'autre. Tiens-le bien pendant que je vais attacher les mains de celui-ci ; fais-en autant au tien ».
Quand ils leur eurent bien attaché les mains derrière le dos avec leurs mouchoirs, St-Luc ordonna à Trim de les conduire à la station de police, s'il ne rencontrait pas de patrouille ou de gens de la police auxquels il put les remettre.
Huit heures sonnaient en ce moment au cadran du collège.
La jeune femme avait remis son manteau et s'approchant de St-Luc, le remercia ; puis ramassant un petit panier qui était à terre, elle sortit du clos et continua son chemin. — St-Luc, étonné qu'elle ne lui témoignât pas plus de reconnaissance, et plus étonné encore qu'elle continuât seule à s'avancer dans la rue, où elle avait été attaquée, sans lui demander sa protection, éprouva un grand désir de la connaître. Il la rejoignit, et lui demanda si elle lui permettait de l'accompagner. — Bien volontiers, ditelle, et, si vous n'avez pas d'objection, je prendrai votre bras ; je me sens encore faible de la peur que j'ai eue.
Une petite main, délicatement gantée, s'appuya sur son bras. La jeune femme tenait dans sa main gauche, sous son manteau, le panier qu'elle avait ramassé. St-Luc vit bien qu'elle appartenait à la classe aisée de la ville.
« — Serait-ce une indiscrétion, lui dit-il, de vous demander où vous allez ?
— Il n'y a point d'indiscrétion à le demander, monsieur, mais je ne puis vous le dire, et vous voudrez bien me pardonner, si je vous prie de ne pas insister.
— Il y a du mystère ici, pensa St-Luc. Quand il lui eut donné le bras, la jeune femme sembla hésiter un instant, puis elle lui dit :
— Il faut retourner, ce n'est point le chemin. Elle remonta la rue St-Henri, tourna à gauche dans la rue St- Joseph, ayant soin de se cacher le visage avec son manteau quand elle approchait d'une lampe. Pendant tout ce temps-là, St-Luc n'avait pas osé rompre le silence qu'elle gardait.
Arrivée au Carré Cliaboillez, elle tourna encore à gauche, fit quelques pas, puis s'arrêtant sous une lanterne :
» — Je vous suis bien reconnaissante pour les services que vous m'avez