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CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈME

rendus ; si je ne vous en ai pas remercié plus tôt, et si je ne vous en exprime pas autrement ma reconnaissance, c'est que je ne puis trouver d'expression pour vous dire tout ce que je ressens. Maintenant, monsieur, je vous prierais de me permettre de continuer seule mon chemin, dit-elle, en retirant sa main, (jue ])ar distï\action, sans doute, il pressait dans la sienne. Et afin que vous ne pensiez pas que ce que vous venez de faire pour une inconnue n'est d'aucune valeur, regardez-moi et cessez de iormer des soupçons injustes.

En même temps, elle découvrit son visage à la lumière, et St-Luc vit et admira les traits de cette femme. Malgré ce qu'elle venait de dire et ce qu'elle venait de faire, il y avait tant de modestie et de dignité à la fois dans son regard, qu'il comprit qu'elle agissait sous l'impulsion d'un sentiment dont il ne comprenait pas exactement la nature.

» — Ne me direz-vous pas votre nom ? demanda-t-il respectueusement.

— Oui ; je m'appelle Henriette, répondit-elle sans hésiter.

Malgré lui, il éprouva un vif sentiment d'admiration pour cette jeune femme, et un grand désir de faire sa connaissance.

» — Me permettriez-vous d'aller vous présenter mes respects chez vous ? . continua-t-il.

— Je ne puis vous dire où je demeure ; et je ne pourrais vous recevoir... pour le moment du moins. Ne m'en demandez pas davantage ; vous ne sauriez croire combien je suis peinée de vous répondre ainsi, après ce que je vous dois. Permettez-moi de vous quitter, monsieur.

— Mais je ne puis pas vous laisser aller seule ainsi ! vous pourriez être insultée. Laissez-moi veiller encore quelque temps sur vous. Je vous suivrai de loin.

— Oh ! monsieur, je vous en supplie, ne me suivez pas.

Le ton de la jeune femme était si suppliant, il y avait en même temps tant d'efïroi dans son regard, que St-Luc ne put s'empêcher de manifester un mouvement de surprise et d'étonnement. Il doit y avoir, pensa-t-il, un profond m^'stère ou un grand dévouement. Il hésita, puis il dit avec une émotion dans la voix :

» — Doutez-vous de ma franchise ou de mon respect en vous offrant ma protection, et craignez- vous que j'en abuse ? vous me jugez mal ; vous n'avez pas le droit de me craindre ni de me mépriser.

En entendant ces paroles, l'inconnue leva les yeux au ciel, un léger frémissement agita ses lèvres pendant qu'une larme brillait à sa paupière.

La figure grave et belle de St-Luc, qu'éclairait en plein la lumière de la lampe, reflétait la loyauté de son caractère.

)) — Vos paroles, lui dit-elle, en lui tendant les mains, me brisent le cœur. Vous interprétez mal mes pensées, si vous croyez que j'éprouve de la crainte, de la défiance, ou tout autre sentiment que ceux de l'estime et de la reconnaissance. Oh ! oui, une reconnaissance bien profonde pour tout ce que vous avez fait pour moi ; et je ne sais comment vous exprimer tout ce que j'éprouve, et pourtant, il faut encore que je vous supplie de me quitter. Croyez qu'elles sont bien grandes, les raisons qui m'obligent d'en agir ainsi.

L'émotion gagnait St-Luc ; au lieu de lui répondre, il contemplait son visage animé et ses yeux humides et brillants, qui le suppliaient avec tant

d'anxiété. La situation commençait à devenir embarrassante ; l'inconnue tressaillit et dit d'une voix émue :

» — Me refuserez-vous ?

Cette question si simple rappela St-Luc à lui :

» — Ah ! madame, répondit-il, je me ferais un cruel reproche, s'il vous arrivait encore quelque malheur. Vous êtes seule ; vous avez été insultée par des brigands, vous pourriez l'être encore. Si vous le désirez absolument, je me retirerai ; mais, je vous en supplie à mon tour, permettez que je vous suive, d'assez loin pour que je ne puisse vous voir mais d'assez près pour que je puisse entendre vos cris, si vous aviez encore besoin de mon secours.

— Vous le promettez ?

— Je le jure sur mon honneur ».

La jeune fille marcha alors rapidement jusqu'à la première rue, puis, tournant encore à gauche, prit le milieu du chemin. Cette rue était sombre. Des maisons basses, en bois, de distance en distance, étaient bâties de chaque côté. Les volets étaient fermés et l'on n'apercevait aucune lumière.

St-Luc était complètement égaré ; il n'était jamais venu dans ce quartier. Il avait beau examiner, il ne reconnaissait rien, il ne voyait rien et n'entendait rien, sinon le sifflement du vent. Il marcha ainsi une dizaine de minutes, écoutant le moindre bruit. Arrivé au bout de la rue, il lui sembla être déjà venu à cet endroit dans la soirée. Il regarda à droite et à gauche sans savoir de quel côté diriger ses pas.

— Où suis-je, pensa- t-il ; il me semble que cette rue est la même que celle d'où je suis d'abord sorti avec elle. Pourtant non, il n'y avait pas cette lanterne allumée. Comment retrouverai-je cette rue demain ? Car il faut absolument que je découvre ce mystère. Je pourrais bien prendre des informations ; mais il y a peut-être là-dessous quelque grande infortune, et j'exposerais cette personne, soit à de grands malheurs, soit à de cruelles mortifications, si je confiais à d'autres une découverte qu'elle semble avoir tant d'intérêt à cacher. Pauvre jeune femme, quelle crainte elle avait d'être suivie ! Quelle énergie dans ses supplications, quel feu et quelle modestie en même temps dans son regard ! J'ai vu une larme dans ses yeux et un frémissement sur ses lèvres. Allons, moi qui m'ennuyais à ne rien faire dans cette ville, me voici plongé dans une aventure mystérieuse, dont je veux avoir la fin ; je la découvrirai seul. Si je ne puis en venir à bout, j'emploierai seulement Trim, de la discrétion duquel je suis sûr.

Tout en faisant ces réflexions, il avait continué son chemin et il se trouva bientôt en face de la porte du collège qu'il ne remarqua pas. Il tourna à gauche, et arriva bientôt à la rue McGill, où il prit un charretier qui le conduisit à son hôtel. La neige avait cessé de tomber. Trim arrivait en même temps et se trouvait à la porte de l'hôtel.

« — Tu me réveilleras avant le jour, Trim, s'il ne neige plus durant la nuit, lui dit St-Luc ; si au contraire il neigeait cette nuit ou demain matin, tu me laisseras dormir.

Le lendemain, à la pointe du jour, Trim montait à la chambre de son maître pour le réveiller ; St-Luc, qui toute la nuit avait rêvé à son inconnue, était déjà debout quand Trim entra.

» — Quel temps fait-il ? Trim.

— Froid d'chien ! pas neigé.

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