SORTIE DES CHEFS PATRIOTES
A huit heures précises, St-Luc était à l'endroit où il devait rencontrer cette jeune femme, cjui l'avait fasciné par sa beauté et sa noblesse, après l'avoir d'abord intrigué par sa conduite mystérieuse. Son cheval brun était attelé à un élégant sleigh monté sur des patins hauts et étroits, dont les lisses étaient en acier. La voiture était solide et légère en même temps ; à un seul siège, pour deux personnes. Une peau d'ours noir était jetée sur le dos de la cariole. Une robe de peau de castor, étendue sous les pieds et sous les oreillers du siège, ainsi qu'une ample et riche robe de peaux de loutre, bien molle, bien chaude et bien moelleuse, doublée en drap bleu, annonçait que St-Luc n'était pas indifférent au confort de celle qu'il devait accompagner, dans une mission de dévouement pour un frère, et de zèle pour la cause qu'elle avait embrassée.
« — Je vous ai fait attendre, M. de St-Luc, dit la jeune femme, en prenant la main qu'il lui offrait pour l'aider à monter dans la voiture.
— C'est que, voyez-vous, je mets encore plus d'empressement à accom-
plir le moindre de vos [désirs, que| vous n'en mettez vous-même à servir la cause pour laquelle vous vous dévouez.
— Jusqu'ici je ne puis me plaindre ; mais ce zèle n'est pas encore bien vieux, pensez-vous qu'il pourrait supporter une bien longue épreuve ?
— Toute ma vie...
— Ah ! Ah ! je vous arrête ; c'est trop long, dit-elle, en riant, je pourrais, si je voulais vous rappeler certaines choses qui ont à peine quinze jours d'existence, mais qui déjà sont sorties de votre mémoire.
— Que voulez-vous dire ?
— J'ai reçu une lettre d'une certaine petite cousine, qui s'appelle Hermine...
— Est-ce que je la connais ? Est-elle de Québec ?
— Je ne dis pas... Mais ne parlons pas de cela pour le présent ; ne m'interrogez pas, je ne pourrais pas vous répondre. En ce moment, les instants sont si précieux, qu'il faut que vous me pardonniez si je vous prie de me conduire rapidement. La vie de mon frère est en danger. Nous avons beaucoup de chemin à faire.
— Où faut-il aller ?
— Rue de la Montagne ; je vais vous enseigner la route.
Le temps était clair, les étoiles brillaient au firmament, l'air était très vif et très piquant.
St-Luc suivit la rue McGill jusqu'à la rue Craig, tourna à gauche par le faubourg St-Antoine et fut bientôt arrivé à la rue de la Montagne.
Henriette entra dans une maison basse en bois, de pauvre apparence, qui se trouvait à quelques arpents du faubourg St-Antoine, à droite. Elle y resta quelques minutes seulement.
» — Excusez-moi, M. de St-Luc, lui dit-elle, quand elle sortit, de vous avoir fait attendre. Il faut que j'aille de suite à la Côte des Neiges ; je crains de vous importuner.
— ■ M'importuner ! mais vous ne voulez donc pas croire que mon plus grand bonheur est d'être avec vous, près de vous ; de vous parler, de vous servir...
— Eh bien ! l'interrompit-elle, suivons tout droit, c'est sur la montagne. La côte est raide et longue, votre cheval peut-il aller vite ?
— Je crois qu'il peut garder le même train toute la route, sans fléchir. Vous ne craignez pas d'aller vite ?
— Oh ! non ; pourvu que nous arrivions à temps.
Rendus à la Côte des Neiges, Henriette pria St-Luc de mettre son cheval à un trot modéré, parce qu'elle ne connaissait pas la maison où devait se trouver la personne qu'elle cherchait, et à laquelle elle devait remettre une note qu'on venait de lui donner. Elle examinait chaque maison, et n'en voyait aucune qui répondit à la description qu'on lui avait faite. Ils traversèrent tout le village, revinrent au pas, et rien n'indiquait la maison qu'elle cherchait. Elle ne savait que faire, elle n'osait entrer dans aucune des maisons de l'endroit, de crainte de commettre une erreur dangereuse. Le temps pressait ; elle craignait pour son frère qui, d'un instant à l'autre, pouvait être découvert et pris. Et, cependant, il fallait qu'elle remit cette note et en rapportât une réponse. Comme elle désespérait presque de trouver ce qu'elle cherchait, elle vit un homme sortir d'une maison un peu en dehors du chemin, qui faisait claquer un fouet.