‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 186 sur 207 · TRIBULATIONS DE M. EDOUARD · texte numérisé non relu

TRIBULATIONS DE M. EDOUARD

Revenons au volontaire qui s'était rendu, à l'heure indiquée, au logis de M. Edouard. Il trouva la clef sur la porte et entra. Après une demiheure d'attente, il crut qu'il n'avait rien de mieux à faire que de préparer le bol de punch. Il prit de l'eau chaude, du sucre, un citron qu'il coupa par tranches, puis y mêla une copieuse proportion d'eau-de-vie. Il mêla le tout avec une grande cuillère et en prit un verre. Il prit ensuite une pipe qu'il emplit de tabac et bourra. De temps en temps il regardait à sa montre, haussait les épaules, prenait un petit coup, se rasseyant sur le sofa et tirait d'énormes boufîées.

Neuf heures étaient sonnées depuis longtemps, et M. Edouard ne rentrait pas. Le volontaire était inquiet, il s'impatientait de ce retard. — « Que diable fait donc M. Edouard .qu'il n'arrive pas » ? se disait-il. — « Je vais l'attendre encore un quart-d'heure ; s'il n'est pas rentré, je pars et vais avertir la police ». Et il prit encore un petit coup.

Dix heures sonnèrent au cadran du Séminaire de St-Sulpice. « — Dix heures ! dit-il, je pars » ; et le brave volontaire se servit de nouveau un grand verre du délicieux punch.

Il avait la tête lourde et le pas chancelant quand il descendit l'escaher. Comme son idée fixe était de gagner la récompense, et de prendre ceux pour lesquels elle était offerte, il se rendit à la station de la police, où il découvrit à celui qui commandait la station ce qu'il savait de l'endroit où étaient cachés les deux chefs patriotes. Douze hommes de police accompagnèrent le volontaire qui les conduisit au clos de bois de la rue St-Maurice. En passant dans la rue Notre-Dame devant le domicile de son compère, M. Edouard, il crut devoir monter pour voir s'il y était.

et aussi, un petit peu, pour rendre une nouvelle et dernière visite au bol de punch.

Pendant que ce renfort de la police accompagne le volontaire, que deux d'entre eux sont obligés de supporter, en lui prenant chacun un bras, nous irons voir ce que M. Edouard, qui se trouve maintenant seul, faisait sous sa tonne.

Il avait l'oreille fine et avait entendu ce que la jeune femme avait dit, quand elle était venue prévenir l'ami de son frère, qu'il y avait une voiture de prête pour leur fuite. Il n'avait pas non plus perdu son temps ; à force de tirer, il avait réussi à desserrer le nœud de sa cravate qui lui attachait les mains derrière le dos. Aussitôt qu'il se sentit les mains fibres, il essaya, tout doucement, de remuer la tonne ; mais elle était solidement fixée. Comme il était dangereux de faire du bruit, il resta tranquille, espérant que quelques circonstances heureuses le favoriseraient, ou bien que les deux chefs s'endormiraient.

Quand il eut entendu partir le chef patriote avec la jeune femme, il commença alors à travailler tout de bon à se libérer, mais la barre de bois, qui retenait la tonne, était trop fermement assujettie, pour qu'il pût réussir à la remuer.

L'un des engagés du major Daubre ville qui, à cette heure, était venu, une lanterne à la main, faire la visite de la brasserie, entendant du bruit à l'étage supérieur, monta et écouta. Bientôt il reconnut que le bruit venait du grenier ; mais comme il n'avait pas la clef pour en ouvrir la porte, il descendit chercher un paquet de vieilles clefs rouillées qui se trouvait dans un coffre où l'on mettait les ferrailles inutiles. Il se trouva qu'une des clefs ouvrait la porte, et il entra dans le grenier. M. Edouard voyant, par la bonde de la tonne, une lumière, se mit à crier :

« — Je suis prisonnier sous la grosse tonne ! De grâce, délivrez-moi.

L'engagé qui, sans doute, avait peur des revenants, entendant un son caverneux que les cavités de la tonne, dans laquelle M. Edouard était enfermé, rendaient encore plus effrayant, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête et battit, en reculant, une retraite précipitée ; puis, fermant à double tour la porte du grenier, il descendit quatre à quatre les marches de l'escalier, et courut raconter à la famille ce qu'il venait d'entendre. Les fils du major, deux gaillards qui n'avaient pas peur des revenants, entendant l'histoire que venait de raconter leur engagé, prirent chacun une canne et allèrent à la brasserie. De la maison à la brasserie il n'3^ avait que la cour à traverser. L'engagé, forcé de les accompagner avec la lanterne, suivait bien à contre cœur.

» — Donne-moi la lanterne, poltron, lui dit l'aîné des Daubreville, et prends un seau d'eau, que tu vas monter avec toi. Nous allons voir si ce farceur qui prétend jouer des tours de revenants n'aura pas besoin d'un peu d'eau et de savon.

En ouvrant la porte du grenier, ils entendirent la même voix caverneuse qui s'accompagnait, cette fois, de coups donnés avec la jointure des mains dans l'intérieur de la tonne afin d'attirer l'attention des visiteurs.

La sonorité de la tonne rendait effectivement les sons très effrayants dans la nuit et dans ce lieu où personne n'avait l'habitude d'entrer.

» — Qui diable, ce peut-il être ? dit l'un des Daubreville.

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