‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 201 sur 207 · CHAPITRE CINQUANTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUANTIÈME

Après un long silence, que personne n'osait interrompre, Henriette reprit :

» — Avez-vous reçu la lettre que je vous ai adressée à Montréal ?

— Oui ; c'est pour cela que je suis venu. Comment est ma... madame de St-Dizier ?

— Mal, bien mal ; elle ne passera pas la nuit, craignons-nous.

— Puis-je voir mesdemoiselles Asile et Hermine ? dit-il en se levant et marchant pour cacher son émotion.

On entendit les clochettes d'une voiture qui s'arrêtait à la porte, et bientôt le médecin entra. C'était le docteur Frémont, que connaissait très bien St-Luc.

Henriette et miss Clarisse étaient toutes deux sorties du salon pour aller prévenir Asile et Hennine.

Aussitôt que St-Luc se vit seul avec le docteur, il lui confia le secret de sa parenté avec madame de St-Dizier et l'étrange perplexité où il se trouvait.

r> — Elle sait que son fils vit encore, répondit le médecin, et ses filles savent aussi qu'il est leur frère, mais elles ignorent que ce soit vous.

— Que dois-je faire, docteur ? Y aurait-il danger de me faire reconnaître en ce moment ?

— Pas pour les jeunes filles, si vous le faites avec ménagement ; mais je crains, pour madame de St-Dizier. Je vais aller la voir et la préparer ; vous ne monterez que lorsque je vous aurai prévenu. J'entends le frôlement des robes, ce sont elles. Allons, soyez ferme ».

En voyant la pâle figure de ses sœurs et la parfaite ressemblance de l'expression de leurs traits, St-Luc reconnut aussitôt que cette ressemblance, qui l'avait tant frappé la première fois qu'il les avait vues, était celle de son père et le leur.

Malgré la promesse qu'il avait faite au docteur de rester calme, il ne put s'empêcher, après avoir pris la main de chacune d'elles, de les contempler avec des yeux presqu'humides ; puis leur passant subitement ses bras autour du cou, il les pressa contre sa poitrine et les couvrit toutes deux de baisers.

Une vive carnation était montée aux joues d'Asile, quand elle aperçut miss Clarisse toute pâle qui les regardait les yeux en pleurs. Henriette semblait rayonner de bonheur. Toutes deux croyaient à l'amour de St-Luc pour Asile ; mais cet amour tuait Clarisse pendant qu'il réjouissait Henriette.

Hermine fut la première à se soustraire à l'étreinte de St-Luc, et, un peu confuse, elle alla s'asseoir près de Clarisse sur le sofa, où Asile ne tarda pas à la suivre.

« — M. de St-Luc vous apporte des nouvelles de votre frère, dit le docteur ; je lui ai conseillé d'attendre pour vous les dire, mais je crains bien qu'il ne puisse tenir longtemps.

— Vous connaissez notre frère ; où est-il, M. de St-Luc ? dirent ensemble Asile et Hermine.

— Mes sœurs ! répondit St-Luc, qui était resté debout et leur tendait de nouveau les bras.

— !Mon frère » ! s'écrièrent les deux sœurs en s'élançant dans les bras de St-Luc.

Le médecin monta dans la chambre de la malade, laissant ainsi le champ libre à l'efïusion des sentiments divers qui se manifestaient dans le salon.

Une demi-heure après, il vint prévenir M. de St-Luc qu'il pouvait monter, que madame de St-Luc avait sa connaissance et était préparée à le recevoir.

Asile et Hermine montèrent les premières et se placèrent d'un côté du lit ; Henriette et miss Gosford se tinrent au pied, tandis que le docteur fit avancer St-Luc, qui prit la main de sa mère qu'il baisa avec ferveur.

« — Maman, dit Asile, m'entends-tu ? Voici Pierre, votre fils Pierre.

La mère ouvrit ses yeux dont le regard vague cherchait quelqu'un et elle étendit la main.

» — C'est votre fils, ma mère, dit St-Luc, en lui prenant la main dans les siennes et la baisant au front.

— Mon Pierre ! dit-elle d'une voix basse et faible... tes sœurs » ! puis elle ferma les yeux ; ses mains pressèrent une dernière fois le crucifix et sa belle âme consolée s'envola vers Dieu.

Un long silence s'ensuivit ; puis le docteur, qui avait pris la main de la malade pour suivre les pulsations, fit signe à Henriette d'emmener ses cousines dans une autre chambre.

St-Luc et le médecin se mirent à genoux et récitèrent les prières des morts, que lisait tout haut la garde-malade.

St-Luc, qui était faible sous les émotions de bonheur, se montra fort et ferme devant le grand malheur qui venait de lui enlever une mère au moment où il la retrouvait. Il devenait le seul protecteur de deux orphelines.

— M. de St-Luc, lui dit le docteur Frémont en lui tendant la main, vous avez perdu une mère, mais vous avez trouvé deux sœurs : un ange de votre famille est monté au ciel, mais deux autres vous restent encore sur la terre.

St-Luc fit de la tête un signe d'assentiment ; il se pencha sur la figure inanimée de sa mère, et la tint longtemps embrassée.

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