CHAPITRE CINQUANTIÈME
tenir le bout de la chaîne, sans trop pouvoir définir au juste l'espèce de sentiment qui attirait ces jeunes filles vers St-Luc, et celui-ci vers elles. Elles se sentaient heureuses quand, seules, assises dans le salon, le sujet de la conversation tombait sur celui qui occupait une si grande place dans leurs pensées. Hermine elle-même, la petite indilTércnte, était celle (jui presque toujours en parlait la première. M""^ de St-Dizier, sans trop se flatter néanmoins, avait espéré que peut-être il n'était pas impossible que sa bien-aimée Asile ait su captiver l'élégant étranger, dont sir Arthur Gosi'ord lui avait fait les plus grands éloges. Pauvre mère ! elle avait interrogé sa fille sur ses sentiments, mais Asile lui avait toujours répondu, en riant, « qu'elle ne croyait pas que M. de St-Luc l'aimait ; que quant à elle, elle ne savait pas ».
Ces conversations intimes, ces bonheurs de jeune fille dont le cœur commence à s'épanouir aux premiers rayons d'un amour naissant, avaient cessé depuis que M"^<^ de St-Dizier était tombée malade. L'arrivée de leur cousine Henriette, qui leur raconta les dangers qu'avait courus son frère à Montréal, et les services que lui avait rendus M. de St-Luc, ranima pendant quelques jours le plaisir qu'elles avaient de parler de lui. Miss Clarisse raconta pour la dixième fois sa conduite et sa bravoure lors de l'attaque des pirates ; Asile redit la manière dont il lui avait sauvé la vie ; Henriette, moins enthousiaste peut-être, mais non moins reconnaissante pour ce que St-Luc avait fait pour elle, se plaisait à répéter à ses jeunes amies ce qu'elle n'aurait pas osé dire à St-Luc après les déclarations et les aveux qu'il lui avait faits.
Mais l'aggravation de la maladie de M^^ de St-Dizier avait fait cesser toutes ces intimes confidences, toutes ces innocentes causeries. Les joies et les plaisirs étaient disparus de cette maison qu'envahissaient la mort et ses sombres réflexions. Un spectacle douloureux et navrant avait remplacé le tableau du bonheur domestique. Un avenir plein de tristesse, d'inquiétude et de privations s'ouvrait pour les jeunes orphelines, qui, sans avoir mené une vie opulente, avaient joui du confort d'une honnête aisance.
La sympathie des amies de M^^ de St-Dizier n'avait pas manqué à ses enfants : des offres d'aide et de protection leur avaient été faites de bonne volonté et de grand cœur.
Les deux sœurs n'avaient pas voulu entendre parler de ces oiïres qu'avait dictées une véritable affection d'amies sincères. Elles ne pouvaient pas se persuader que leur mère allait mourir ; l'idée que celle qui ne les avait jamais quittées depuis leur enfance pouvait leur être enlevée pour toujours, leur paraissait impossible.
Pendant trois jours et trois nuits, Asile et Hermine n'avaient pas quitté la chambre de leur mère. Assises chacune dans un grand fauteuil aux deux côtés du lit, elles veillaient en pleurs, reposant quelquefois leurs têtes aux coins du chevet de leur mère.
Henriette vaquait aux soins du ménage avec miss Clarisse qui n'avait pas voulu retourner au château depuis l'extrême prostration des forces de la malade. Elle avait insisté à partager les nuits à veiller et les jours à recevoir les visites des nombreuses amies qui venaient demander des nouvelles de l'état de M^^ de St-Dizier.
C'était le cinquième jour depuis qu'Henriette avait écrit à M. de St-Luc.
La malade ne pouvait prendre de nourriture et ne semblait se soutenir que par les remèdes dont on lui donnait une cuillerée à thé toutes les heures. Le médecin avait prévenu Henriette « qu'il n'avait plus d'espérance, et que l'on pouvait s'attendre à voir madame de St-Dizier passer d'un moment à l'autre ».
C'était le premier février et sept heures allaient sonner ; la nuit était noire, le temps doux et à la pluie ; le vent soufflait à travers les arbres du jardin, dont les branches dénudées craquaient lugubrement. Une lampe éclairait faiblement la chambre de la malade.
Asile, penchée sur le lit, tenait dans ses mains la main de sa mère et contemplait dans une muette douleur sa figure amaigrie. Henriette, qui regardait, était inquiète de l'état de fixité du regard de la jeune fille. Tout à coup un tressaillement de la malade vint rappeler Asile à la réalité de la situation. Les lèvres de la mourante s'agitèrent, puis avec un grand effort elle dit : « Il arrive... il vient... mon fils... ton frère ». Elle pressa la main d'Asile, jeta sur elle son regard presqu'éteint et retomba dans cet état de somnolence léthargique dont tous les remèdes n'avaient pu la tirer. Elle ne paraissait pas souffrir ; le médecin avait dit qu'elle passerait de ce sommeil dans celui de la mort sans eiïort.
En ce moment, on entendit frapper au marteau, et bientôt après Florence apporta une note à Asile.
— On attend la réponse, dit Florence.
Asile s'approcha de la lampe, ouvrit la note et lut :
« Mademoiselle, « J'arrive de Montréal. Comment est votre mère ? Faites-moi dire quand vous pourrez me recevoir.
» Votre dévoué,
» St-Lug ».
La main d'Asile tremblait trop pour répondre ; elle pria Henriette de le faire pour elle.
St-Luc, qui avait marché jour et nuit, écrivit cette note en arrivant ; en attendant la réponse, il changea ses habits de voyage et prit à la hâte im léger souper. Aussitôt qu'il eut reçu la réponse à sa note il partit en sleigh pour la demeure de sa mère, qu'il avait tant cherchée, et qu'il trouverait peut-être morte ! Son cœur était oppressé. Comment se faire reconnaître sans causer une fatale émotion ? Pourrait-il se contenir et garder son sang-froid au milieu de la scène qu'il pressentait ? Pourrait-il ne pas tomber à genoux en pleurs au pied du lit de sa mère ? St-Luc avait une âme fortement trempée ; il essuya une larme, et se fit un violent effort en entrant dans la maison.
Le salon était vide ; deux bougies étaient sur la table. Il se sentit soulagé de ne rencontrer personne d'abord, et marcha pour se donner une contenance^.
Bientôt Henriette et miss Clarisse entrèrent dans le salon. Elles avaient toutes deux l'air embarrassé. St-Luc leur tendit la main, toussa, se moucha, puis prit un siège.
« — Il fait très froid ce soir, dit-il après un instant de silence.
— Oui, répondirent à la fois Henriette et Clarisse.
Pauvre St-Luc il ne s'était pas aperçu du temps ni de la pluie dont son manteau était imbibé.