ÉPILOGUE
l'immensité des solitudes des montagnes du Tyrol, au flanc desquelles circulaient la route que suivait la diligence, à quelques lieues en deçà de Pirarciia, où l'on espérait arriver avant les grandes chaleurs de la journée.
Le jour n'était pas levé, mais il ne devait pas tarder à paraître bientôt. L'atnu)S])hére, qui avait été lourd, commençait à se rafraîchir ; les i'euilles des arbres commençaient à l'aire entendre leur frémissement sous le souffle embaumé de la brise, qui apportait par bouffées les émanations de la forêt.
Les deux petits chevaux haletaient en montant la côte rapide et sablonneuse ; le postillon sifflait ses chevaux, et pour les encourager, faisait claquer son immense fouet tyrohen. Des oiseaux effarouchés s'envolaient sous le fcuillai^e. Bientôt on entendit le cri de la grive matinale qui, au loin, sur la pointe de la flèche d'un sapin, au haut du coteau, saluait l'approche de l'aurore, et s'écriait, aurait-on dit : « Ah ! oui... là-bas : tout là-bas, voilà le jour ! je le vois ; il luit, il luit »,
En cfTet c'était l'aurore, dans l'orient, empourprant l'horizon. Le spectacle du lever du soleil, vu du sommet de quelques-unes des crêtes des montagnes du Tyrol, est bien ce qu'il y a de plus enchanteur surtout, à quelques lieues de Pirarelia. La nature est si grandiose dans ces montagnes ; les arbres gigantesques dont le profil se dessine si largement sur l'horizon au loin, bien loin dans les collines voisines ; le bruit du torrent au fond d'un ravin qui mêle sa profonde voix aux mille bruits qui s'échappent de toutes parts de la forêt ; le gazouillis joyeux des oiseaux qui saluent le lever de l'aurore, le bourdonnement des insectes, les cris effrayés de quelques écureuils qui grimpent aux arbres, courent sur les feuilles et, blottis l'un derrière une branche, l'autre dans un trou, épient avec leurs petits yeux noirs, ronds, à fleur de tête, la voiture qui passe et le postillon qui siffle, tout semble, à cette heure, mêler sa voix en un immense concert, pour célébrer l'apparition de la lumière et le réveil de la nature sortant rafraîchie de son bain de rosée, dont elle secoue les perles aux premiers rayons du soleil.
« — C'est beau, n'est-ce pas ? dit le postillon à son voisin.
Celui-ci ne répondit que par un signe de tête, absorbé qu'il paraissait être dans la contemplation de l'immense panorama qui se déroulait graduellement à ses yeux. Le spectacle qui s'ofîrait à sa vue n'était pourtant pas ce qui l'occupait exclusivement; deux fois il avait tressailli, en entendant quelques mots de la conversation des deux voyageurs anglais.
» — Qui aurait dit, sir Arthur, que nous nous rencontrerions dans les montagnes du Tyrol, quand nous nous sommes quittés, il y a cinq ans, à Matance ? Vous, vous partiez à bord du Zéphyr, avec le capitaine de St-Luc ; et moi, hélas ! je restais à mon poste où les devoirs du consulat me retenaient. J'ai été bien éprouvé, et de bien cuisants chagrins ont fait blanchir ma vieille tête. Ah ! sir Arthur, si vous saviez tout ce que j'ai éprouvé d'angoisses !... Mais n'en parlons plus. Vous avez été bien heureux, vous, d'avoir marié votre fille à M. de St-Luc. J'ai appris qu'il était millionnaire et l'un des hommes les plus charmants que l'on puisse voir, comme me disait ma pauvre Sara.
— Oui, mon cher M. Thornbull.
A ce nom de Thornbull, l'Espagnol tressailfit et prêta plus d'attention.
» — Oui, continua-t-il, je suis bien heureux en effet ; et depuis deux ans
que ma chère Clarisse est mariée, elle n'a éprouvé que des jours de bonheur. M. de St-Luc l'aime comme aux premiers jours ; et la naissance d'un bel enfant est venue, au bout d'un an de mariage, couronner leur félicité. J'ai hâte d'arriver à Pirarelia pour les voir et les embrasser, ainsi que leurs jolies sœurs Asile et Hermine.
— Asile et Hermine ! Tiens ! je ne savais pas. Ah ! je suppose qu'elles sont les sœurs de M. de St-Luc ?
— Justement. Ce sont deux gentilles Canadiennes, dont l'une. Asile, a épousé un jeune officier autrichien appelé Nogachn Dwirlfi, dont le régiment est actuellement en garnison à Pirarelia. C'est chez lui que je dois me rendre. N'arrêterez-vous pas à Pirarelia pour voir Clarisse ?
— Impossible, sir Arthur, pour aujourd'hui ; il faut que je me rende au plus tôt à Skama ; c'est aujourd'hui le 14, j'aurais dû y être hier, et je crains bien de ne pouvoir arriver avant la nuit.
— M. de St-Luc serait si content de vous voir, et Clarisse serait si heureuse. Et je crois, M. Thornbull, que vous devez bien un peu de reconnaissance à M. de St-Luc, pour l'aide qu'il m'a fourni pour déhvrer votre fille des mains de ce scélérat de pirate. Cabrera.
— Sans doute que je lui dois des remercîments, et je les lui présenterai après-demain ; je reviendrai tout exprès de Skama, où il est de la plus urgente nécessité que je me rende de suite. Vous direz bien des choses pour moi à M. de St-Luc, en attendant.
— Vous savez que s'il n'avait pas été la victime d'un infâme complot ourdi par un certain docteur Rivard, à la Nouvelle-Orléans, M. de St-Luc voulait aller à la poursuite de ce Cabrera.
— Je le sais, je le sais. Ah ! c'était affreux, mais il en a bien été puni, ce docteur Rivard.
— Ah ! je ne savais pas. Comment ça ?
— Il y a deux ans, étant à la Nouvelle-Orléans, je me promenais un jour en compagnie du consul, et je remarquai assis sur les marches de la cathédrale, un mendiant, horriblement défiguré et aveugle ; tout son visage était couturé et couvert d'escarres laissées par le feu. — Avez-vous entendu parler du Dr Rivard, me dit mon compagnon ; c'est lui. Un incendie a détruit toutes ses propriétés ; il était riche, et il est mendiant. L'explosion d'une bouteille de compositions chimiques dans son laboratoire, lors de l'incendie, lui a brûlé les yeux et la figure. Il aurait péri sous les décombres brûlants de sa maison, s'il n'en eut été sauvé par les efforts surhum.ains d'un pauvre petit idiot, qui aujourd'hui encore le nourrit des aumônes qu'on lui fait ; car l'aveugle inspire autant de dégoût que d'horreur pour les infamies que l'on a découvertes sur son compte, depuis son accident qui est considéré comme un juste châtiment du ciel.
— En effet, c'est un juste châtiment, reprit sir Arthur Gosford ; et je voudrais que l'infâme Cabrera, au heu d'avoir été tué par la balle de la carabine de Trim, eut éprouvé un sort pareil.
— Ah ! détrompez-vous, sir Arthur, reprit avec vivacité M. Thornbull, ce Cabrera était un grand coupable, mais il n'était pas infâme. Il n'a pas été tué, mais il vit ; et il n'est plus un pirate, c'est lui qui a purgé les eaux de Cuba des pirates qui l'infestaient. Il a été gracié par les autorités de Cuba, parce qu'il avait mérité son pardon. Non seulement il a été pardonné à Cuba, mais, en Espagne, le jugement qui l'avait con-