ÉPILOGUE
damné pour inoiiitre par contumace, a été revisé sur preuve que son adversaire avait été loyalement tué en duel, et il a été réintégré dans sa fortune et son rani* de comte de Miolis, dont il héritait, son père étant mort. L'enlèvement de mon enfant était un crime sans doute, mais il m'en a fait demander pardon, après avoir été réintégré, et a sollicité la main de ma tille, qui m'avait assuré elle-même qu'il l'avait respectée aussi religieusement que si elle eut été sa sœur.
— Ah ! c'est différent, et que lui avez-vous dit quand vous l'avez vu ?
— Je ne l'ai jamais vu. Je l'ai beaucoup cherché, mais n'ai pu le rencontrer. Il m'écrivit d'Espagne pour obtenir son pardon ; je ne pus oublier qu'il avait une fois sauvé la vie de mon enfant, et je lui pardonnai. Quelques mois après, il me ht part du jugement qui le réintégrait dans sa fortune et son rang, et me demanda en même temps la main de ma hlle. Je n'aurais pas eu d'objection pourvu que Sara y eut consenti. Hélas î pauvre enfant, elle n'était plus à Cuba ; elle était entrée dans un couvent pour se faire rehgieuse. Je l'écrivis au comte de Miolis ; je ne sais s'il a reçu ma lettre, je n'en ai pas entendu parler depuis.
— Prenez donc garde, dit le postillon, en s'adressant à son voisin, vous m'écrasez le pied sous le talon de vos bottes.
Peu de temps après, on arrivait aux premières maisons de Pirarelia ; le postillon sonna du porte-voix, et fit claquer son fouet d'une manière formidable.
» — Nous voici à l'hôtel du village où vous voulez descendre, dit-il, en se tournant vers sir Arthur.
Quand les malles de sir Arthur eurent été descendues, celui-ci voulut encore insister pour que M. Thornbull restât passer quelque temps à Pirarelia.
» — Je ne voulais pas encore vous dire la raison qui me force à me rendre sans retard à Skama ; mais ahn que vous n'ayez plus de raison d'insister, je dois vous annoncer que ma fille est au couvent de la Rédemption ; elle doit prononcer ses vœux demain matin à huit heures. A sept heures ce soir, avec les portes du couvent, se ferment aussi les portes du monde pour mon enfant. Il ne sera plus permis à aucune personne du dehors de lui parler, les règles sont strictes à cet égard. Je sais que je n'y arriverai pas à temps ce soir, mais j'espère que demain matin on laissera un père voir son enfant pour une dernière fois. Vous pouvez donner ces explications à M. de St-Luc ».
Le voyageur espagnol, qui avait entendu ce que venait de dire M. Thornbull, tressaillit vivement ; il regarda à sa montre, sauta lestement à terre, et s'approchant du postillon qui faisait boire ses chevaux, il lui demanda s'il devait conduire la diligence jusqu'à Skama.
« — Oui, répondit ce dernier, en regardant d'un air étonné ce silencieux voyageur qui parlait avec animation.
— A quelle heure pouvez-vous y arriver ?
— Pas avant le miheu de la nuit prochaine ; les côtes sont longues et fatigantes.
— Quelle est la distance ?
— Quinze bonnes lieues.
— Combien de relais d'ici là ?
— Deux, sans compter celui-ci.
— Puis-je me procurer des chevaux assez vigoureux pour que je m'y rende à cheval avant cinq heures cet après-midi. Voici vingt francs, ajouta-t-il en lui mettant une pièce d'or dans la main, si voUs pouvez me faire avoir des chevaux convenables pour que je fasse le trajet à temps, je vous donnerai encore une semblable somme à Skama.
— C'est bien, dit le postillon en mettant la pièce dans sa poche après l'avoir examinée. A un petit quart de lieue d'ici nous allons changer de chevaux, je vous procurerai ce que vous désirez et je vous ferai donner un papier pour que vous puissiez avoir ce que vous désirez avoir aux autres relais.
Pendant qu'on préparait un vigoureux cheval au cavalier espagnol, celui-ci prenait un léger déjeuner. Avant de monter en selle, il écrivit quelques mots sur un papier, qu'il plia et cacheta, puis le donna au postillon en lui recommandant de ne le remettre à M. Thornbull qu'une heure après son départ.
A quelque distance du village de Skama, perdu presque au miheu de la solitude des montagnes, se trouvait le couvent des sœurs de la Rédemption ; ordre cloîtré, dont la règle austère et la discipline sévère lui avait donné un caractère de sainteté, qui avait étendu sa réputation, justement méritée, dans tout le pays.
Après avoir parcouru un sentier sombre sous la voûte des grands arbres de la forêt, en arrière de Skama, on arrivait, au bout d'une dizaine de minutes de marche, au pied d'une colline, d'où l'on apercevait sur le sommet en haut, très haut, une masse grise, sombre, droite et longue : c'était la façade du couvent et son mur d'enceinte.
Le couvent et ses dépendances occupaient un terrain spacieux. Un mur de pierre de quinze pieds de haut l'enceignait de trois côtés, l'arrière se trouvant naturellement protégé par le flanc d'un rocher, coupé à pic, qui s'élevait à plus de trente pieds et qui le surplombait. Rien de froid, rien de triste, de désolé comme la vue de cette demeure aperçue du pied de la colhne.
L'intérieur de l'enclos offrait néanmoins un contraste bien frappant à part les sombres et massifs édifices ; des cours spacieuses, un vaste jardin, puis au bout du jardin une belle allée, sablée, ratissée, large, sous une voûte continue d'arbres au feuillage toufîu, s'étendait jusqu'au fond de l'enclos et se perdait en diverses petites allées dans un frais bosquet au pied du rocher. Une source vive, limpide comme du cristal, s'échappait du pied de ce rocher, coulait, d'abord paresseuse, dans un lit de mousse sur un terrain uni ; puis courait en serpentant dans le bosquet ; puis, arrivée à une pente plus rapide, galoppait en riant sur un fond de sable fin couvert de petits cailloux blancs, formant ça et là de petites cascades, où venaient boire les oiseaux du bocage, les ailes frémissantes et étendues sur l'écume rafraîchissante. Sous les arbres, de vertes pelouses, des gazons fleuris entretenus avec soin, invitaient au silence, à la contemplation ou à la rêverie.
Cet endroit paraissait bien beau, bien frais, bien délicieux pour des reUgieuses dont la vie était, disait-on, si austère ! Soyez tranquille, cette allée et ce bosquet étaient réservés aux novices, pour les heures de récréation ou les jours de congé.
Il était six heures du soir ; les grandes ombres des pins enveloppaient