‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 206 sur 207 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

voir et parler encore aux personnes du deliors, à travers la grille du guichet, pourvu que ce soit pour alTaire indispensable. Si vous le désirez, j'irai parler à cette personne pour vous, afin que vous ne soyez pas distraite des pensées qui doivent vous occuper exclusivement pour vous préparer à l'heure qui approche.

— Ma mère, c'est quelqu'un qui vient au nom de mon père 1

— C'est bien ! vous pouvez venir, la règle le permet.

Dans le parloir, un cavalier couvert de poussière, marchait avec impatience, faisant retentir sur les dalles de la salle ses éperons ensanglantés. Il regardait à sa montre, puis à la porte en chêne, forte, épaisse, noire, qui communiquait avec l'intérieur du monastère. Il entendit des pas dans le corridor ; il s'approcha en tremblant malgré lui sous le poids de son émotion, il ôta son chapeau et essuya de son mouchoir blanc la sueur qui ruisselait sur son visage.

En ce moment au lieu de la porte qu'il s'attendait à voir ouvrir, une plaque de fer coula entre deux rainures verticales et lui laissa voir, à travers la grille du guichet, à quelques pas en arrière, une religieuse grande, grave, sèche, tenant une jeune fille par la main. C'était elle ! Toutes deux tenaient la vue baissée.

» — Sara ! cria-t-il en espagnol d'une voix presque sufïoquée par l'émotion, enfin je vous retrouve !

A ce son de voix trop bien connu, une pâleur subite envahit les traits de la jeune novice, un frisson courut dans ses veines, puis s'élançant, les bras tendus, vers la grille, elle s'écria : « Antonio » !

La prieure, étonnée, la saisit par sa robe et lui dit : — Mais que fais-tu donc là, mon enfant ?

Revenue de son trouble, et, son agitation un peu calmée, elle répondit :

» — C'est mon frère.

— Tu n'as plus de frère maintenant !

— Mon frère en Jésus-Christ, ma mère !... ne puis-je lui parler ?

— Sans doute, mon enfant ; mais avec calme, parler de manière à ce que je vous comprenne.

— Il ne parle pas l'allemand, ma mère ; je vous traduirai ce qu'il dira. Puis se tournant vers le visiteur, elle fit un violent effort et ayant réussi

à surmonter son émotion, elle lui dit : — Ma mère ne comprend pas l'anglais, je dois lui traduire ce que vous me direz en cette langue.

— Sara ! oh ! Sara ! comme je vous retrouve après cinq ans d'absence ! Quelle froideur !

— Monsieur, reprit-elle, je ne sais ce que vous voulez dire ; apprenez que je n'appartiens plus au monde. Pourquoi êtes-vous venu me demander à me voir en ce lieu, où tout appartient au Seigneur !

— Vous voulez renoncer au monde, je le sais ; mais je sais aussi que vous n'avez pas encore prononcé vos vœux, que ce n'est que demain à huit heures que le sacrifice sera consommé ; et c'était pour vous voir, pour vous parler avant que cette heure fatale ne fut arrivée, pour vous dire que depuis deux ans je vous cherche partout. J'ai visité tous les couvents de votre patrie, de la France, de l'Espagne ; vous demandant à toutes les portes des monastères, et ne vous trouvant pas. Ah ! Sara, ayez pitié de moi !

— Pourquoi me cherchiez-vous, monsieur ?

— Pour VOUS demander pardon, comme je l'ai obtenu de votre père ; pour vous supplier de ne pas me conserver de haine ou de mépris ; pour que vous me disiez de votre bouche que vous ne me maudissez pas.

— Est-ce que Jésus-Christ n'a pas pardonné à ses persécuteurs ?

— Vous me pardonnez donc ?

— Jésus-Christ n'a-t-il pas prié son Père de leur faire grâce en sa faveur, parce qu'ils ne savaient ce qu'ils faisaient.

— Oh ! si tu savais, reprit Cabrera, avec éclat dans sa voix, ne pouvant plus réprimer l'exaltation de sa parole, les jours d'angoisses que j'ai passés ; si tu savais les nuits d'insomnie pendant lesquelles l'horreur de mon crime me torturait, tu me pardonnerais à cause de tant de douleurs, et non pas seulement par devoir de religion ; mon crime, c'était parce que je t'avais trop aimé. Pour toi, j'ai renoncé à ma vie de corsaire, qui me faisait horreur ; je voulais te le dire.

— Je l'ai su.

— Pour toi, j'ai obtenu mon pardon.

— Je le sais ;... mais pourquoi me dire tout cela ? continua-t-elle d'une voix faible et émue.

— Pour toi, j'ai obtenu que l'on revisât en Espagne un jugement injuste qui m'avait lancé dans une carrière criminelle. J'ai été réintégré dans ma fortune et dans le rang de mes pères, savais-tu cela ?

— Que te dit-il, mon enfant ? demanda la prieure qui se tenait, droite et immobile, un peu de côté.

— Il me parle de mon père, ma mère.

La religieuse lui fit signe de continuer.

» — Sais-tu pourquoi encore je t'ai cherchée partout ? C'était pour t'ofîrir et ce rang et cette fortune en expiation de ma faute. Je t'aime ! Ah ! je t'aime. Ce n'est plus Cabrera, c'est le comte de Miolis qui demande ta main.

Pendant qu'il disait ces paroles, dont le ton ne permettait pas à Sara de douter de la vérité, elle sentit tout son sang refluer vers son cœur ; puis par un suprême effort elle se jeta dans les bras de la prieure, et lui dit :

» — Ma mère, je vous ai menti ! cet homme n'est pas mon frère, c'est mon fiancé ! il ne me parlait pas de mon père, il me parlait d'amour.

— Je le savais, mon enfant, répondit tranquillement la religieuse ; je comprends l'anglais ; mais je voulais t'éprouver, et voir si Dieu parlerait à ton cœur, plus fort que l'amour humain. Tiens, écoute, continua-t-elle en élevant un doigt.

En ce moment un éclair immense éclaira vivement l'intérieur du parloir et du corridor, et un coup de tonnerre ébranla les murs du monastère. » — C'est la voix de Dieu, mon enfant, dit la religieuse.

— Je le sais, ma mère. Dieu aussi me dit d'aimer cet homme et je l'aime 1 mais je ne puis le lui dire. La règle de ce couvent est inexorable !... je ne saurais m'y soustraire, quand je le voudrais I... mon père seul pourrait m'y autoriser, et je ne le verrai jamais.

L'horloge du couvent se mit à sonner les premiers coups de sept heures. Elle tressaiUit, et s'arrachant des bras de la prieure elle fit un pas vers la grille.

» — Comte de Miohs, dit-elle avec exaltation, il est trop tard !... tout

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