CHAPITRE SEPTIÈME
de rechanges, furent ouvertes. La plus grande activité régnait sur le pont, qui avait changé son apparence de guerre pour celle d'un vaste atelier où cent bras étaient activement employés.
Le capitaine, qui se sentait soulagé d'une immense responsabilité, descendit à la cabine.
« — Eh bien ! capitaine, quelle nouvelle ?
— Le vent est tombé. Si le calme peut durer jusque vers les trois heures de l'après-midi, nous aurons réparé nos avaries, jumelé les mâts, remplacé nos voiles, et après cela qu'il souille tant qu'il voudra, nous sommes sauvés.
— Et vous croyez que le calme tiendra ?
— Il y a toute apparence ».
Cette nouvelle fut reçue comme une bénédiction du ciel, puis chacun s'empressa de monter encore une fois sur le pont, où un spectacle bien diflerent de celui qu'ils y avaient vu une heure auparavant, vint frapper leurs regards. A l'arrière, la corvette, un peu en dehors de la portée de canon, se balançait lourdement et s'élevait sur les lames, ayant toutes ses voiles dehors. Le Zéphyr aussi portait ses voiles, qui clapotaient sur les mâts à chaque roulis du vaisseau.
Le temps était chaud, le soleil dardant à pic ses ra3^ons brûlants ; quelques nuages gris restaient stationnaires au firmament, et semblaient contempler ces deux vaisseaux prêts à s'entre-détruire, et qui n'attendaient qu'un soufïle de vent pour conunencer leur œuvre de destruction et de carnage.
A mesure que le calme durait, la sérénité prenait dans l'âme de tout le monde la place des sentiments si naturels d'appréhension et de crainte, que l'on éprouve à la veille d'une bataille et surtout d'une bataille sur mer, où il n'y a pas de retraite possible. Sur mer, la mort vous environne de tous côtés ; sur le vaisseau le fer, le feu, les balles ; hors du vaisseau la mer et ses abîmes. La mort, partout la mort !
Les heures s'écoulèrent ainsi, chacun parlait peu mais pensait beaucoup, jusqu'à ce que la clochette du maître d'hôtel, encore une fois, vint annoncer que le dîner était servi.
Sur les quatre heures de l'après-midi, la mer était tout à fait calme ; les avaries du Zéphyr étaient complètement réparées ; des mâts de rechange avaient été substitués à ceux qui avaient été brisés, de nouvelles voiles avaient remplacé celles qui manquaient. Quand le dernier cordage eut été fixé dans les poulies, un hourra s'échappa simultanément de la poitrine de tout l'équipage, et à bord tout sembla rentrer dans les habitudes de routine journalière. Il semblait que la corvette n'était plus là, à leurs talons. Le Zéphyr avait toutes ses voiles maintenant et pouvait se jouer de la corvette ! A la profonde sollicitude avait succédé une espèce de folle et insouciante sécurité. Les tribordais descendirent dans la batterie, et les babordais faisaient nonchalamment leur quart.
Le reste de la journée se passa ainsi et le soleil descendit dans la mer où il s'engloutit lentement comme un globe de feu.
Après le souper, l'atmosphère était lourd et le temps bas et sombre. Aucun souffle de vent ne ridait la surface des eaux. Le timonier avait quitté la barre et regardait, par-dessus le couronnement de poupe, la mer qui phosphoresçait lorsque quelque poisson venait sourdre à la surface de l'eau. Les gens de quart, assis par groupes, conversaient entre eux et fumaient.
Il n'y avait pas d'apparence de vent. Tout annonçait une nuit tranquille. Peu à peu les passagers descendirent à leurs cabines et se couchèrent.
Le capitaine Pierre fit le tour du navire, examina soigneusement toutes choses, fit mettre les canots en serre, après quoi il appela l'officier de quart.
« — Vous aurez soin, lui dit-il, de tenir constamment une vigie à la hune d'artimon, et de veiller strictement les mouvements de la corvette à l'arrière. Au moindre signe de brise, faites-moi éveiller. Surtout, veillez la corvette.
— Oui, mon capitaine ».
Le capitaine Pierre descendit se coucher, non sans quelqu'inquiétude à l'endroit des pirates.
Quatre coups viennent d'être piqués sur la cloche. Les passagers dorment profondément ; le capitaine ronfle ; le Zéphyr est immobile, comme une sentinelle des horse-guards à Londres ; le matelot qui vient de piquer la cloche fait entendre son monotone refrain « à l'autre bon quart ! Tout repose à bord du Zéphyr ».
Cependant tout ne reposait pas à bord de la corvette. Qui eut pu voir ce qui s'y passait et entendre ce qui s'y disait, eut entendu beaucoup de choses et vu beaucoup de mouvement et d'activité. Il eut vu des canots, des chaloupes et toutes les embarcations de la corvette descendre tranquillement à l'eau ; il les eut vues remplies de figures féroces ; il eut vu des pistolets et des poignards à leurs ceintures, et il eut lu dans leur physionomie « mort et carnage » ; il eut vu les embarcations glisser rapidement et sans bruit sur la surface liquide et se diriger vers le Zéphyr.
Parmi l'un des groupes qui causaient nonchalamment et fumaient à bord du Zéphyr, il y avait un homme qui n'était pas de quart, mais qui veillait parce qu'il ne pouvait pas dormir. Cet homme c'était le docteur Trim. Le docteur était très aimé des matelots pour ses contes, qui les amusaient, et ses chansons de nègre, qui les faisaient rire. Or Trim leur racontait, en ce moment, une des plus intéressantes histoires de nègres marrons, et il en était à une scène qui les faisait rire à cœur-joie, quand tout à coup Trim se redressa, fit un signe du doigt et leur cria « chut ». Il écouta encore de toutes ses oreilles.
« — C'est rien, dit-il, moue cru entendi que chose.
— Qu'as-tu entendu ?
— Moue se pas, pit-être la brise, pit-être la lame li clapoté, pitêtre rien.
— Allons, continue.
Trim continua son histoire, la reprenant où il l'avait laissée. Il eut à peine dit quelques paroles, qu'il s'arrêta tout court.
» — Chut ! moue entendit que chose, c'est sûr. C'est pas la lame, c'est pas la brise. Allons voir par dessus le bord.
Tout le groupe alla avec Trim ; ils regardèrent mais ils ne virent rien.
» — Écoutez, dit Trim, entendez-vous ? moue entendi que chose ; mousé pas quoué, mais entendi toujou.
Ils prêtèrent l'oreille et n'entendirent rien.
» — Tu rêves, Trim, viens nous rachcver ton histoire ou bien va-t-en rêver dans ton hamac.