‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 27 sur 207 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

causer un choc dangereux. Le capitaine se trouvait plus embarrassé qu'il ne l'aurait été, s'il eut eu à répondre à dix brigands qui lui auraient demandé la bourse ou la vie, le pistolet sur la gorge. » — Vous ne répondez pas, capitaine.

— Pardon, mademoiselle, mais je ne sais pas... peut-être... voyez-vous... ça dépend.

— Tenez, capitaine, je vais vous dire : je vous comprends, c'est assez. Vous croyez qu'un abordage est inévitable, et vous n'osez me le dire. C'est bien bon à vous, capitaine, mais ne vous inquiétez pas par rapport à moi, j'ai ici de quoi me défendre, et elle lui montra deux petits pistolets en miniature, damasquinés et montés en bois d'acajou.

— Mais que feriez-vous avec cela, faible et courageuse enfant que vous êtes ?

— L'un pour le premier qui osera me toucher ; l'autre pour moi, plutôt que de tomber vivante entre leurs mains !

— Vous exagérez notre position ; quand même nous serions vaincus, ce qui n'est pas encore accompli, nous en serions quittes pour être faits prisonniers de guerre et être relâchés quelque temps après, aussitôt qu'ils auront reconnu que nous sommes citoyens américains, naviguant sous le pavillon américain.

— Mais ce navire n'est donc pas un vaisseau pirate ?

— Pirate ? mais non ; ne voyez-vous pas le pavillon anglais qui flotte au haut de son mât ? C'est un vaisseau de guerre qui nous prend pour quelqu'ennemi portant de fausses couleurs.

— Oui, c'est vrai ; je vois bien le pavillon anglais. Ainsi vous croyez donc que ce ne sont pas des pirates, comme nous l'a dit le comte d'Alcantara ?

— Le comte ? Mais comment peut-il vous avoir dit une semblable folie ? A moins qu'il ne soit troublé, il aurait dû voir, comme vous et moi, que c'est un vaisseau de guerre anglais. Demandez à votre père, il vous dira comme moi.

— Holà, Sir Gosford, n'est-ce pas que ce vaisseau porte le pavillon...

— De la Grande Bretagne, répondit Sir Gosford qui venait d'entendre ce que le capitaine avait dit.

En ce moment un éclair brilla à l'avant de la corvette, une légère fumée s'éleva à sa proue et une détonation se fit entendre.

— Un coup de canon ! dit Clarisse, en tressaillant malgré tous ses efforts pour rester calme.

— Oui, mademoiselle, répondit le capitaine. Le boulet est venu s'ensevehr dans une lame à deux ou trois encablures de nous ; vous ferez bien d'aller rejoindre votre amie, qui n'est pas aussi courageuse que vous. Aussi bien j'ai un mot à dire à votre père, qui ira bientôt vous retrouver.

— Sir Gosford, dit-il aussitôt que Clarisse fut partie, voici ce que j'avais à vous dire : mon parti est pris, je n'attendrai pas que les pirates viennent à l'abordage ; j'irai, moi, les trouver chez eux. Aussitôt que je verrai la corvette assez près, je virerai de bord sur elle, et ce sera sur le pont de la corvette que se décidera la bataille. Si nous sommes vaincus, vous ne me reverrez plus, car je serai mort. Dans ce cas, il ne vous restera plus qu'une chose à faire, et ce sera bien mieux que de tomber aux mains des pirates : vous ferez sauter le Zéphyr. Vous connaissez l'écoutille

qui communique à la soute aux poudres ; un tison ou un coup de pistolet, et l'affaire est faite ! J'ai confiance toutefois que vous n'en serez pas réduit à cette extrémité. Je vous connais et je ne crains pas d'imprudence de votre part. Je vais faire boucher et clouer le grand hublot de la cabine et fermer toutes les issues. Il n'y aura que l'escalier à garder, dans lequel il ne peut descendre qu'un homme à la fois. Vous fermerez la porte et je vais vous donner trois hommes, en outre de mon nègre Trim, sur lesquels vous pouvez compter comme sur vous-même. Je réponds que tant que Trim ne tombera pas, il n'y a pas de danger. Il tiendra son poste jusqu'à la mort. D'ailleurs j'aurai moi-même un œil à la cabine, et comme la scène sera transportée sur le pont de la corvette, il n'y aura pas de danger, j'espère.

— Capitaine, mais n'est-ce pas un grand risque que vous faites-là ? Il serait, ce me semble, plus prudent d'attendre l'ennemi que d'aller chez lui. Il peut vous préparer quelques embûches.

— C'est vrai ; mais cependant comme il ne s'attend certainement pas à ce que nous l'abordions, il sera surpris ; et en profitant du premier instant d'étonnement, nous en viendrons peut-être à bout plus facilement. Dans tous les cas telle est ma décision pour le moment, et à moins qu'il ne survienne quelque chose pour déranger mes plans, je l'aborderai.

— Je sens que c'est par rapport à mes enfants que vous en êtes venu à cette détermination ; merci, capitaine » !

Une larme de reconnaissance vint un instant trembler à la paupière de Sir Gosford ; il pressa la main de Pierre dans les siennes, et le quitta pour aller rejoindre ses enfants, en lui jetant un de ces regards qui veulent dire : « J'ai foi en vous, vous êtes le plus noble et le plus généreux des hommes ». Une amitié vive et profonde venait de se former entre ces deux hommes qu'un simple hasard avait rapprochés.

« — Timonier, comment est la barre ?

— Ouest quart nord-ouest, capitaine. Le vent moUit.

— Jetez le loch.

— Oui, oui, répondirent deux matelots, qui s'élancèrent pour jeter le loch à la mer ; ils comptèrent.

— Combien de nœuds ?

— Cinq, capitaine ».

Le vent avait molli tout d'un coup. Il ne ventait plus que par petites risées inégales, et le vaisseau ne filait plus que cinq nœuds. Les voiles étaient à peine endées, et par moment battaient sur les mâts quand le Zéphyr revenait, en se soulevant sur la lame. Le capitaine fit border la brigantine et orienter toutes les voiles au plus près. Sous cette nouvelle allure, le Zéphyr faisait autant de route que la corvette ; il se tint ainsi à la même distance, hors de portée de canon, pendant plus d'une demiheure.

Quand il ne venta plus qu'une brise légère, le capitaine donna l'ordre aux gabiers de descendre, fit déposer les armes aux pieds des mâts, et commanda tout le monde à la réparation des manœuvres. Deux vigies furent placées dans les hunes pour surveiller les mouvements de la corvette. Au bout d'une heure, le temps était à peu près calme; le navire cependant continuait à plonger à la lame, et tanguait considérablement.

En un instant toutes les soutes aux cordages, aux voiles, aux mâts

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