CHAPITRE NEUVIÈME
une planche qui sert de tablette et sur laquelle il y a une vieille lampe, une écueile de ferblanc et une assiette de faïence cassée, une cruche à l'eau et un baquet, composent l'ameublement de ce cachot dans lequel on descend par le moyen d'une échelle qui s'enlève à volonté.
De la pièce supérieure où se trouve la trappe, on passe dans une salle spacieuse, où des paquets de marchandises, soieries, montres, bijoux se trouvent rangés sur des tablettes ou enfermés dans des coiïres fermés à doubles serrures dans le fond de la salle. En avant, il y a un canapé et un bon ht, un tapis sur le plancher, un bon fauteuil, une berceuse, un sofa, une table ronde, des chaises, un buffet rempli de vaisselle, des caraffes et plusieurs bouteilles. La salle est bien éclairée.
Autour de la table sont assises trois personnes. Ce sont les trois Coco- Letard, Léon, François et Jacob.
Tous les trois sont occupés à boire, et jouent aux cartes, à un jeu appelé « poker ».
Léon, l'aîné, est un homme d'une trentaine d'années ; d'épais sourcils couvrent ses yeux, d'énormes favoris se rejoignent sous le menton et donnent à sa physionomie quelque chose de féroce. François est un grand maigre, élingué. Une cicatrice lui traverse la figure. Ses grandes mains et ses doigts osseux, son visage étiré, sans barbe, ses bras qui lui pendent aux genoux, ses larges pieds au bout de ses longues jambes, lui donnent l'air d'un squelette. Jacob n'a que dix-sept ans, le plus jeune en âge, mais aussi vieux dans le crime, il est le digne complément de ce noble trio. Sa figure pâle et blême, ses yeux caves et cernés accusent la débauche et une dépravation prématurée ; ses cheveux d'un blond cendré tombent sur ses épaules en mèches fines.
De temps en temps, Jacob se lève pour aller regarder à la fenêtre, et revient s'asseoir au jeu ; à chaque fois il prend une énorme rasade de rhum.
« — Savez-vous, vous autres, que ça commence à m'embêter moi, dit Jacob en jetant ses cartes sur la table ; voilà tout à l'heure deux nuits et deux jours que nous attendons ici, et il ne nous vient rien. Ce n'est pas drôle du tout de rester les bras croisés, à ce maudit poker qui me ruine, et à boire de ce méchant rhum! Encore s'il en restait du rhum, mais il n'y a plus que deux bouteilles. Moi qui devais aller ce soir faire ma partie de quino chez la Fanchon. Je vous jure sur ma conscience, que s'il ne survient rien d'ici à deux heures, je fiche le camp.
— Allons, Jacob, ne te fâche pas, le petit, répondit Léon ; tiens, prends ta revanche. Encore un poker, en attendant. Tu sais qu'à quatre heures maman Coco doit nous apporter des nouvelles. Elle a vu M. Pluchon ce matin qui lui a dit d'ouvrir l'œil pour ce soir. Ainsi, attention et vogue la galère. Mais dites donc, à propos, connaissez-vous ce monsieur qui veut se nourrir d'abstinence et prendre le grand air dans notre requiescai in pace, de crainte d'attraper la pituite ?
— Nous ne le connaissons pas, répondirent les deux autres, et toi ?
— Moi non plus ; il paraît tout d'même qu'il vient de la mer, du moins • à ce que j'ai pu comprendre, car Phaneuf doit le guetter à la bahse et nous l'annoncer ; et vous savez que Phaneuf est parti pour le golfe depuis avanthier soir.
— Je pense, dit Jacob, que ce monsieur Pluchon n'est pas tout seul là-dedans. Il y a quelque chose dessous tout ça. On ne prend pas un
homme, qui arrive de l'autre monde, sans savoir s'il a de l'argent, à propos de bottes.
— Allez donc, vous autres ; il faut le faire vivre tant de temps, tout juste, et après, s'il meurt, tant pis pour le monsieur ! Il y a de l'intrigue, je vous le dis, qu'en pensez-vous ?
— Oh ! mais, sans doute, qu'il y a de l'intrigue, reprit Léon, mais qu'est-ce que ça nous fait ? nous sommes payés, c'est notre métier, et c'est assez ; le reste, le pour et le pourquoi ne m'occupent guère, ainsi attention et vogue la galère.
Léon et François continuèrent à jouer au poker ; Jacob alluma une pipe, se versa un verre de rhum et se jeta sur le canapé. Quand il eut fini sa pipe il s'endormit. Au bout d'une heure à peu près, Jacob se réveilla.
» — Comment ! vous jouez encore, vous autres.
— Et que veux-tu qu'on fasse ?
— Ah ! pardieu, c'est bien vrai. Savez-vous que je viens d'avoir un rêve affreux. Croyez-vous aux rêves ?
— Ah ! bah ! contes de grand'mère, répondirent ses frères.
— Eh bien, moi, j'y crois ; que voulez-vous, c'est un faible. Si vous voulez, je vais vous le raconter.
— Tiens, je t'en prie, répliqua François, ne viens pas nous ennuyer avec tes rêves ; rêves tant que tu voudras, mais ne nous en casse pas la tête.
— Pourquoi ne l'écouterions-nous pas, dit Léon, un rêve n'est qu'un rêve, c'est vrai ; mais encore, ça nous amusera. Conte, Jacob, mon vieux, conte.
— Je rêvais donc que nous avons fait faire le saut de la carpe a ce quelqu'un qui va venir, et que nous étions dans l'acte de jeter sa carcasse au fleuve durant la nuit, quand tout à coup six hommes de police, conduits par un gros nègreetunepetite fille, nous surprennent et nous font prisonniers.
— Diable !
— Je reconnus la petite fille ; savez-vous qui elle était ?
— Non.
— C'était Clémence.
- — Clémence !
— Allons, en voilà un beau rêve, dit François ; je gage aussi que tu as rêvé que tu étais pendu.
— Non, pas moi ; j'ai rêvé que je m'étais échappé, mais que vous deux aviez été pendus.
— A la bonne heure, au moins tu as eu l'esprit de te sauver dans ton rêve ; c'est toujours ça. Allons dors encore et cette fois rêve aux moyens de nous sauver à notre tour ; en attendant, nous allons faire encore un poker.
— Ne badinez pas de choses sérieuses ; savez-vous qu'en effet, j'y pense maintenant, Clémence se doute de quelque chose ; elle m'a dit hier matin, quand je suis allé au marché un instant, qu'elle savait bien que nous avions passé tous trois la nuit à l'habitation des champs, et que nous méditions quelque mauvais coup. Je l'étranglerais cette chienne de vaurienne qu'elle est. Je sens que tôt ou tard elle nous fera pendre.
— Allons donc, vas-tu t'elïrayer de ton rêve ? Nous dirons à maman Coco de veiller Clémence, jusqu'à ce que tout soit fait. Elle l'enfermera dans la cave, et tout sera dit ».