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CHAPITRE DIXIÈME

Le pilote se promenait de long en large sur le pont répondant [d'un ton sec et brus(iue aux questions qu'on lui adressait.

« — Décidément c'est un ours, disait le comte d'Alcantara à Sir Gosford. Il n'y a pas moyen d'en tirer une réponse satisfaisante.

— Il y en a beaucoup comme lui, quoique cependant on en trouve de plus polis, répondit Sir Gosford ; tout occupés de leur métier, ils ne connaissent que cela. Encore bien heureux quand ils remplissent leur devoir avec habileté et qu'ils ne nous échouent pas quelque part sur ces bancs de sable, qui sont si mauvais à l'entrée du Mississipi.

— J'ai envie de lui parler d'autres choses, peut-être aimera-t-il que nous lui donnions des nouvelles, s'il n'aime pas à nous en donner ? Si nous lui parlions des pirates ?...

— Faites comme vous voudrez, répondit Sir Gosford.

— Savez-vous, monsieur le pilote, lui dit le comte, que nous avons été attaqués par des pirates, il y a trois ou quatre jours ?

— Vraiment ! répondit Edouard Phaneuf, et comment ça ?

— Oh ! mais, c'est que nous avons eu une furieuse difTiculté à nous en débarrasser ; vous voyez comme j'ai la figure toute brûlée, je ne sais trop par quel miracle j'ai pu échapper à la mort, au milieu des balles et des couteaux de ces brigands. Dieu merci, nous les avons mis en fuite, après en avoir tué une trentaine et en avoir fait dix prisonniers.

— Vous avez des prisonniers, dit le pilote d'un ton qu'il tâchait de rendre indifférent, mais dont l'émotion n'échappa pas à Clarisse Gosford, qui, sans trop savoir pourquoi, éprouvait une espèce de répugnance à la vue de cet homme à l'air sombre et aux traits fortement accusés. Et où sont-ils ?

— Ils sont enchaînés dans la cale. Nous avons pris leur chef ; un véritable démon, bel homme d'ailleurs.

— Savez-vous son nom ?

— Ils l'appellent Antonio Cabrera.

A ce nom, le pilote contracta les sourcils, et se retournant brusquement du côté du timonier, il lui cria :

» — Tribord la barre !

— Tribord la barre, répéta le timonier.

— Holà ! en avant là, bordez-moi les focs ! Non pas comme ça. Et le pilote courut sur le gaillard d'avant où il donna ses ordres, évitant ainsi de se rencontrer avec les passagers.

Le reste de la journée se passa tranquillement, les matelots occupés à nettoyer le navire et à préparer et ranger les balles de marchandises, les passagers à écrire des lettres et à faire leurs malles.

Durant la nuit, pendant que le Zéphyr montait à pleine voile, refoulant le courant du Mississipi, Edouard Phaneuf prit un fanal et descendit à la cale, accompagné d'un des matelots de quart. Au bruit que fit le pilote en entrant dans la cale, Antonio Cabrera leva la tête et reconnut Phaneuf à la lumière du fanal que ce dernier tenait à la hauteur de son visage. Un signe imperceptible d'intelhgence passa entre Phaneuf et Cabrera ; et ce dernier remit sa tête sur un paquet de voiles qui lui servait d'oreiller. Le matelot n'avait pas remarqué que Cabrera avait levé la tête.

» — Ne faisons pas de bruit, ils dorment, dit-il à voix basse à Phaneuf.

— Oui, ne les réveillons pas, quoique des chiens comme eux ne méritent pas même qu'on les laisse dormir.

— Vous êtes bien dur, continua le matelot, ils n'ont que quelques jours à vivre, et quoiqu'ils méritent bien la mort, on doit en avoir pitié.

— Pitié ! et pour des chiens de pirates, répondit Phaneuf en affectant un air de suprême horreur. Allons-nous-en, le cœur m'en lève de dégoût ! Prenez le fanal et montez ».

Le matelot prit le fanal et monta le premier ; Phaneuf glissa quelque chose à Cabrera sans que le matelot l'aperçût. Ce quelque chose, c'était une lime.

Deux heures après, pendant que la plupart des gens de quart étaient assoupis, un homme se glissait tout doucement le long du passe-avant de bâbord, montait sur le gaillard d'avant en se traînant sur le ventre, passait par dessus le coltis, et s'aidant des cordages de la civadière descendait dans l'eau. De temps en temps, on eut pu voir une tête qui s'élevait au-dessus de l'onde et plongeait en gagnant la rive du fleuve ; on eut dit un caïman s'éloignant paresseusement du navire, pour aller s'enfoncer dans les prairies flottantes, qui bordent le Mississipi jusqu'à son embouchure.

Phaneuf passa la nuit à se promener sur le gaillard d'arrière, les deux mains dans les poches de sa vareuse, espèce de blouse que portent la plupart des pilotes du Mississipi.

Quand les premières lueurs de l'aurore commencèrent à blanchir l'horizon, Phaneuf s'approcha de la lumière de l'habitacle et tirant un petit morceau de papier roulé, il le déplia et lut : « Si Pierre de St. Luc ignore la mort de monsieur Alphonse Meunier vous mettrez un mouchoir blanc ; si au contraire il a appris sa mort (qu'il faut tâcher de lui laisser ignorer) vous mettrez un mouchoir rouge ».

— C'est un mouchoir blanc qu'il faut, se dit-il ; et il jeta à la mer le petit papier, après l'avoir déchiré.

A mesure que le Zéphyr avançait, l'aube naissante allait en augmentant.

Bientôt Phaneuf put apercevoir les premières habitations. Déjà dans la distance on pouvait distinguer le bois de chênes verts qui se trouve à deux milles au-dessous du couvent des Ursuhnes. Un mouchoir blanc, attaché sur les haubans de tribord, flottait à la brise.

Le capitaine et les passagers montèrent bientôt sur le pont.

« — Eh bien, pilote, nous avons fait bien du chemin cette nuit ; je vois que dans une couple d'heures nous serons au couvent des Ursuhnes, et avant onze heures, au quai.

— Oui, j'espère ».

Vers huit heures, le déjeûner fut servi, et le capitaine invita le pilote à descendre, ce que celui-ci accepta volontiers.

Pendant qu'ils étaient à table, un canot se détacha du rivage, monté par deux hommes, et alla au-devant du Zéphyr.

L'ofTicier de quart, voyant approcher un canot qui faisait des signaux, fit jeter des amarres, que les gens du canot empoignèrent.

« — Que voulez-vous, leur demanda l'officier de quart ?

— Nous voulons parler au capitaine.

— Attendez, il est à déjeuner. — Vous feriez mieux de monter.

— Non, merci, il faut que nous partions de suite. Ne pourriez-vous pas faire appeler le capitaine ?

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