‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 41 sur 207 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Celui-ci, averti que (juclqu'un le demandait, monta sur le pont. » — Qu'avez-vous à me dire, mes amis, dit le capitaine en s'adressant aux ijens du canot ?

— Ètes-vous le capitaine du Zéphyr ?

— Oui, mes amis.

— Eh bien, capitaine, auriez-vous la bonté de venir à terre, à cette auberge que vous voyez avec des contrevents verts ? Monsieur Meunier nous a envoyés vous chercher ».

Pierre de St-Luc, en apprenant que le père Meunier l'attendait à terre, descendit en toute hâte à la cabine, recommanda au pilote de continuer sa route sans l'attendre, qu'il allait descendre un instant à terre, et qu'il le rejoindrait à la ville ; et remontant aussitôt sur le pont, il sauta dans le canot.

Aussitôt que le canot eut touché le rivage, Pierre courut à l'auberge. Il ne fit pas réflexion qu'il était un peu étrange que M. Meunier ne fut pas sur la levée pour le recevoir, puisqu'il devait avoir quelque chose d'important à lui communiquer pour avoir pris la peine de venir toute cette distance depuis la ville pour le rencontrer.

Pierre entra dans l'auberge cherchant des yeux le père Meunier, que l'on suppose bien qu'il ne vit pas. Deux hommes étaient assis autour d'une petite table ; l'un d'eux, petit et maigre, au nez pincé et aux yeux de furet, était occupé à écrire ; l'autre fumait un cigare et humectait ses lèvres de temps à autre dans un gobelet de bière. Ni l'un ni l'autre ne semblèrent faire attention à l'entrée de Pierre. Celui-ci, après avoir jeté un coup d'œil dans la salle, s'approcha de la table sur laquelle le petit homme écrivait.

« — Pourriez-vous me dire, messieurs, s'il n'y a pas ici un Monsieur Meunier ?

Le petit homme leva la tête, essuya sa plume et regarda Pierre. Après un instant de silence il répondit :

» — Je ne connais pas M. Meunier. Il y avait ici tout à l'heure un homme de certain âge, qui attendait quelqu'un. Il vient de partir en voiture, disant qu'il serait de retour dans une vingtaine de minutes.

— Portait-il des béquilles ?

— Oui, je n'ai pas bien remarqué, mais je crois qu'il avait une béquille.

— C'est lui, c'est monsieur Meunier. De quel côté est-il allé ?

— Il est allé par en bas. — Vous ferez mieux de l'attendre.

En ce moment des sanglots se firent entendre en dehors de la maison ; et une pauvre femme, tête nue, les cheveux en désordre, entra en criant :

» — Oh ! mes chers messieurs, mon fils, mon pauvre Jacob vient de se casser la cuisse, et je ne suis pas capable de le relever. Oh ! mon Dieu ! au secours ! et la vieille femme éclata en sanglots.

— Ma pauvre femme, lui dit le petit homme, je suis bien fâché de ne pouvoir vous assister, je suis pressé et je devrais être parti déjà, pour servir ce procès-verbal.

— Oh ! monsieur, ce n'est qu'à deux pas d'ici, ne pourriez-vous pas venir, seulement cinq minutes ? oh ! mon pauvre Jacob ! mon Dieu ! Allezvous le laisser mourir ?

Et la vieille femme, les yeux tout en pleurs, son châle en désordre, sem-

blait dans une telle désolation que Pierre de St-Luc, tout ému, lui dit avec bonté :

» — Ne vous tourmentez pas, ma bonne vieille, je vais aller avec vous et vous aider. Où demeurez-vous ?

— Oh ! mon bon monsieur. Dieu vous récompensera. Tenez, ce n'est qu'à deux pas, suivez-moi et courons — oh ! mon pauvre Jacob !

Et la vieille femme, dans laquelle on aura sans doute reconnu la mère Coco-Letard, conduisit par des sentiers détournés, le capitaine Pierre jusqu'à l'entrée de la plaine, d'où, dans la distance, on apercevait son habitation des champs.

» — Vous êtes trop bon, mon cher monsieur. Dieu vous bénira pour ce que vous voulez bien faire pour moi. Nous arrivons, tenez, voici ma demeure.

— Mais, ma bonne vieille, c'est bien loin.

— Oh ! non, monsieur, ça paraît comme ça, mais c'est tout près — oh ! mon pauvre Jacob, il est peut-être mort maintenant ! oh ! oh ! oh ! et elle poussait des cris à fendre le cœur d'un homme moins sensible que Pierre.

Quand ils arrivèrent à la maison, la porte en était ouverte. La vieille redoubla ses lamentations et criait de 'toutes ses forces « — oh ! mon pauvre Jacob ».

Des plaintes sourdes se faisaient entendre au second étage, et au moment où Pierre entrait, un cri aigu retentit dans l'appartement supérieur. La mère Coco-Letard monta précipitamment l'escalier, suivie de Pierre. La chambre était à peine éclairée par une lampe placée derrière une espèce de valise, des couvertes interceptaient la lumière des croisées. Dans le fond de la salle, sur un lit, était étendu Jacob, le plus jeune des Coco-Letard ; en voyant monter sa mère et l'étranger, il redoubla ses gémissements et cria au secours ; la mère Coco se baissa pour prendre la lampe dans ses mains, tandis que Pierre alla droit au lit de Jacob. En mettant le pied sur la trappe, le ressort céda, et Pierre fut précipité, d'une hauteur de douze pieds, dans le fond du cachot, où l'attendaient les deux frères Jacob, qui sautèrent sur lui. Étourdi par la chute et pris à l'improviste, Pierre fut bientôt complètement lié et jeté sur le lit, où il fut encore garrotté et attaché par de fortes courroies. Le tout se passa avec tant de rapidité qu'il ne put offrir aucune résistance, et ce ne fut qu'après avoir été étendu sur le lit qu'il put concevoir ce qui lui était arrivé, sans pouvoir comprendre les raisons qui avaient porté ces gens à en agir ainsi. Il crut qu'il était l'objet de quelque fatale erreur, et qu'il lui suffirait d'un mot d'explication pour être relâché. Mais il ne fut pas longtemps à se détromper, la sombre physionomie de ces deux hommes lui fit croire un instant qu'ils allaient l'assassiner, mais quand il les vit approcher une cruche d'eau près de son lit, il prit un peu de confiance et leur adressa la parole.

« — Que me voulez-vous ? Je ne vous ai jamais rien fait ; vous vous êtes certainement trompés. Que prétendez-vous faire ?

— Vous l'apprendrez plus tard, lui répondit François en jurant ; pour le moment, taisez-vous ; c'est ce que vous avez de mieux à faire.

— Mais encore, vous devez avoir quelque raison, quelques motifs ?

— Taisez-vous, ou nous allons vous bâillonner.

— Si vous voulez de l'or, prenez tout ce que j'ai et laissez-moi partir.

CHAIMTHK ONZIÈME 75

— Pas si bête ; votre or, nous pouvons le prendre quand nous voudrons. — Vous laisser partir ! pour nous dénoncer à la police I Oui-dà. Taisezvous et ne faites pas de tapage, autrement nous vous mettrons un bâillon ».

Puis ces deux hommes remirent l'échelle, dont ils se servirent pour monter et la retirèrent après eux. Un instant après, la trappe fut remise à sa place, et Pierre entendit des rires au-dessus, et la voix de la vieille femme qui demandait à ses garçons : « Si le monsieur était en sûreté sur le Ut ». Puis des pas traversèrent la salle supérieure, puis il n'entendit plus rien. Il fit des efforts incroyables pour se débarrasser des liens qui lui retenaient les pieds et les mains ; ses muscles se roidissaient et ses nerfs se tendaient, mais en vain. Alors il se hvra en son âme un violent combat entre l'espérance et la frayeur. Par moment il pensait que c'était à sa vie qu'on en voulait ; un instant après il se flattait que ce n'était qu'une erreur et qu'à la nuit peut-être on le relâcherait. Peu à peu, son esprit tourmenté par mille idées sombres, noires, confuses, s'appesantit ; il tomba dans une espèce d'affaissement moral, et ses sens, succombant aux efforts et à la fatigue, s'engourdirent dans une profonde torpeur.

Page 1