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L'HOSPICE DES ALIÉNÉS

A l'encoignure des rues St-Louis et des remparts, il y avait, en 1831, un hospice des aliénés, devenu depuis la proie des flammes. Dans cet hospice se trouvait un idiot de douze à treize ans, dont la figure chétive et la taille grêle et petite lui donnaient l'apparence d'un enfant de dix à onze ans. D'une excessive timidité, il n'osait jamais lever les yeux sur aucune des personnes avec lesquelles il se trouvait journellement en contact. Ses dispositions se ressentaient de sa timidité, il était toujours seul dans un coin de la salle affectée aux aliénés de son âge, ou sous un des arbres de la cour pendant la belle saison. Une de ses manies était de compter les doigts de sa main gauche, en les touchant les uns après les autres avec l'index de sa main droite ; après avoir répété cette manœuvre une dizaine de fois, il lâchait un petit cri aigu et criait : gladu, gladu, gladu ; puis il se prenait à courir une dizaine de pas, s'arrêtait, recommençait à compter et à crier : gladu, gladu, gladu ! Tout le temps qu'il était dans la cour, il faisait ce manège. Dans la salle, il s'accroupissait dans un coin, et suivait d'un œil morne et avec un regard vague les jeux des autres.

Son nom sur les livres était Jérôme, on ne lui en connaissait pas d'autres. Sans parents ni amis, il était à la charge de l'État depuis une dizaine d'années. On ignorait complètement et son âge, et le lieu de sa naissance et le nom de ses parents. D'une excessive sensibilité, il se serait bien attaché à quelqu'un, mais la figure sévère des gardiens et la malice de ses compagnons lui faisaient peur. Avec de la bonté et des soins, on eut peutêtre pu arracher cette frêle créature à la démence, qui tous les jours faisait de nouveaux progrès dans son cerveau malade. Mais qu'attendre de la bonté et des soins de ces hospices, où iP semble que ces qualités soient incompatibles avec les fonctions que l'on doit y remplir ? A part du Docteur Léon Rivard, le médecin de l'hospice, du chef, du portier et des gardiens, personne ne mettait les pieds dans cette institution.

Dans le cabinet du portier, plusieurs vieux registres contenaient les noms des aliénés depuis la fondation de l'hospice. Chaque fois qu'un nouveau patient était amené, le portier écrivait sur le registre ses nom et prénom, et la date de son entrée ; à la marge, il faisait quelquefois quelques remarques, pour servir au besoin, et tout était dit. Si le nouveau patient était muni de hardes ou autres effets, le portier les remettait aux gardiens s'ils pouvaient lui servir ; et tout ce qui n'était d'aucun usage, était attaché, étiqueté et jeté dans une chambre destinée à cet effet, d'où on ne les retirait plus. Il était rare que l'on eut recours aux registres, et encore bien moins aux paquets étiquetés.

Tous les jours, de midi à une heure, le docteur Rivard visitait l'hospice, ce qui lui procurait un traitement de huit cents piastres de la part du gouvernement. Après avoir fait le tour des salles, jeté un coup-d'œil dans les cours, prescrit quelques remèdes, il s'en retournait pour ne revenir que le lendemain à la même heure. Rarement il lui arrivait de parler aux aliénés, ou de leur procurer quelque confort. Que lui importait, à lui, leur plus ou moins de bien-être ou de misère ? Il était payé pour les visiter en qualité de médecin du corps, il faisait régulièrement sa visite journalière ; que pouvait-on désirer de plus ? C'est vrai ; on ne pouvait strictement rien exiger de plus de lui ; mais si son âme dure eut eu une ombre de compassion, il eut pu faire beaucoup, car son autorité était grande dans cette institution. Tous les employés, depuis le chef jusqu'au dernier des gardiens lui devaient leur situation ; il n'avait qu'à le vouloir pour les faire destituer, et ils le savaient bien.

Chaque fois que le docteur Rivard visitait l'hospice, c'est-à-dire tous les jours, sa figure sévère annonçait que c'était pour lui un devoir importun. Or le portier de l'hospice fut bien surpris, le 21 octobre, jour où monsieur Pluchon avait remis la petite cassette au docteur Rivard, de voir arriver ce dernier, vers onze heures du matin, la figure presque souriante. « Le docteur, se dit le portier, a fait quelque bonne œuvre ce matin ; il n'est content que lorsqu'il a rempli quelque mission de charité ; c'est drôle cependant que pour un si saint homme, il ne fasse rien pour ses pauvres insensés. Peut-être est-ce au fond le meilleur traitement, il faut bien le croire, puisqu'il n'en veut pas d'autre. Mais il me semble tout de même, qu'il n'y en a guère qui y gagnent à son traitement ; et bien peu sortent d'ici, une fois entrés, excepté que ce ne soit pour aller au cimetière » ! Le portier avait à peine terminé son monologue, que le docteur Rivard entra.

« — Bonjour, monsieur le portier.

Le portier fut si étonné d'entendre le docteur Rivard lui souhaiter le bonjour, ce qui ne lui était pas arrivé depuis le jour de l'an dernier, qu'il resta tout ébahi, la bouche ouverte.

» — Eh ! qu'avez-vous donc, mon brave monsieur Jérémie ? lui dit le docteur, en lui frappant familièrement sur l'épaule.

— Mais rien, monsieur le docteur.

— Allons, c'est bon. Et comment va ce pauvre enfant, le petit Jérôme ?

— Je n'en sais rien, docteur, je ne l'ai pas vu depuis une semaine ; voulez-vous que j'aille le chercher ?

— Non, ce n'est pas la peine. Je vais aller le voir. C'est un bon enfant celui-là ; depuis longtemps je m'intéresse à lui. A propos, mon cher monsieur Jérémie, j'ai oubhé mon livre de prescriptions à la maison, faites-moi

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