CHAPITRE ONZIÈME
OÙ Jérémie venait d'arriver, n'ayant pu trouver le livre du docteur : ce dernier, qui ne tenait pas fort à son livre de prescriptions, alla faire le tour des salles et remonta à sa chambre. Avant d'entrer, il prêta l'oreille et il entendit Jérôme, qui lâchait de petits cris de joie et répétait gladu ! gladu ! gladu ! gladu ! gladu ! signe infailhble qu'il était content. En entrant, le docteur lui sourit d'un air de bonté, et Jérôme courut à lui en lui demandant « s'il lui avait apporté le petit cheval de bois ».
» — Non, mon enfant, pas encore ; dans deux ou trois jours, si tu es bon garçon, et si tu retiens bien ce que j'ai dit.
— Pour sûr ?
— Pour sûr. Tiens, voyons si tu as oublié. Quel est ton nom ?
— Jérôme.
— Non, le nom que tu avais avant de venir ici ?
— Je n'en avais pas.
— Mais oui, tu t'appelais Alphonse Pierre.
— Ah oui ! Alphonse Pierre, je me souviens.
— Quel est ton âge ?
— Treize ans.
— C'est bien. Où es-tu né ?
— A la paroisse St-Martin.
— C'est bien. Quel était le nom de ta mère ?
— Ma mère, ma mère... ah ! attendez. Et l'enfant se mit à pleurer.
— Ne pleure pas ; voyons, je ne te donnerai pas de cheval de bois. Quel était le nom de ta mère ?
— Léocadie Mousseau ! Vous me donnerez mon cheval de bois, n'est-ce pas, docteur ?
— Oui, mon enfant, si demain et après demain tu te rappelles bien ce que je viens de te faire répéter. A propos, je t'ai dit tout à l'heure que j'allais t'apprendre ton âge et ton nom et celui de ta mère, mais ce n'est pas moi qui te les ai appris, tu le savais avant moi ; c'est toi-même qui m'as dit tout ça, les premiers jours que tu es entré ici. Ne t'en rappellestu pas ?
— Non, je ne m'en rappelle pas.
— Tu ne t'en rappelles pas ? Eh bien, si tu ne t'en rappelles pas, je ne te donnerai pas de cheval de bois.
— Oui, oui, je m'en rappelle.
— Nous verrons ça demain ».
Quelques temps après, le pauvre idiot fut reconduit à sa salle ; il courut dans un coin et il se mit à répéter à voix basse son âge, son nom et celui de sa mère, de peur de les oublier, tant il craignait de ne pas avoir son petit cheval de bois.
Le docteur Rivard retourna à son logis d'un pas leste et joyeux ; il avait mieux réussi qu'il n'avait osé l'espérer.
Si vous voulez maintenant entrer avec le docteur dans son cabinet, nous pourrons peut-être avoir une explication des motifs qui l'avaient fait agir ainsi, à l'Hospice des Aliénés.
Le docteur, en entrant dans son cabinet, en ferma la porte à clef, ouvrit une armoire et en retira la petite cassette de maroquin rouge qu'il déposa sur son bureau. Parmi plusieurs liasses de papiers, soigneusement numéro-
tées, il choisit un petit paquet qu'il étendit sur la table. Ils étaient marqués au dos NO 1, NO 3, N^ 4.
Le No 1 contenait ce qui suit :
« Extrait du registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse » St-Martin, État de la Louisiane, pour l'année mil huit cent vingt. Le » dix-neuf mars, mil huit cent vingt, par nous, prêtre soussigné, ont été » mariés Alphonse Meunier, né au Canada, fils majeur de sieur Antoine » Meunier et de Marguerite Giard, ses père et mère, et demoiselle Léocadie » Mousseau, née dans le royaume de France, fille majeure de Cyprien » Mousseau et d'Adélaïde Villeray, ses père et mère. Les dits Alphonse » Meunier et la dite Léocadie Mousseau ont signé ainsi que les témoins, » avec nous. » D. Curato, Prêtre, Curé ».
Le No 2 n'était pas dans la cassette. C'était l'extrait de naissance d'Alphonse Pierre Meunier, fils unique d'Alphonse Meunier et de Léocadie Mousseau, né à la paroisse St-Martin, le 21 mai 1823.
Le No 3 contenait l'extrait de sépulture de Léocadie Mousseau, femme de feu Alphonse Meunier, décédée à la paroisse St-Martin, le 29 mai 1823.
Le No 4 contenait l'extrait de sépulture d'Alphonse Pierre Meunier, décédé à la paroisse de Natchitoches, le 24 août 1825.
Le docteur prit les No 1 et 3, et les remit dans la cassette, qu'il renferma à clef dans l'armoire. Le No 4, il le déchira en petits morceaux, qu'il alla jeter dans le feu.
Un instant après le docteur revint, tira son livret de notes et lut l'extrait qu'il avait fait, le matin, du registre de l'Hospice des Aliénés.
« — P. Assehn » ! C'est bien là, se dit-il, le nom de l'ancien portier de l'Hospice. Mais où est-il maintenant ? est-il mort ? vit-il encore ? Je donnerais cent piastres pour savoir où il est ! Si je pouvais le voir seulement un quart-d'heure ! et le docteur se mit à marcher de long en large, se frottant les mains et se grattant le front de temps en temps. « Tiens ! une idée »... Et le docteur prit son chapeau et se rendit chez un marchand libraire, à quelque distance de chez lui.
« — Bonjour, monsieur, dit-il au commis, pourriez-vous me laisser voir votre livre d'adresse ?
— Oui, monsieur, le voici.
Le docteur chercha à la lettre A, et trouva « P. AsseUn, fabricant d'allu- » mettes. No 130, rue des Allemands». Il ne perdit pas de temps, prit une voiture de remise et se rendit au No 130 rue des Allemands ; là il trouva P. Asselin, le même P. Asselin, ancien portier de l'Hospice des Aliénés de la Nouvelle-Orléans,
» — Tiens, père Asselin, mais c'est vous, et moi qui vous croyais mort depuis le dernier choléra.
— Eh bien, non, monsieur le docteur, je ne suis pas mort, comme vous voyez. Toujours à l'ouvrage nuit et jour, pour compléter une petite somme.
— Pour compléter une petite somme ! Et pourquoi ?
— Je voudrais passer en F'rance, pour y aller finir mes jours auprès de ma vieille sœur, qui m'a écrit le mois dernier qu'elle m'attendait.
— Et quand voudrais-tu partir ?
— Mais dès demain, si j'avais l'argent pour payer mon passage.
— Combien te faut-il ?