CHAPITRE ONZIÈME
— Encore vingt-cinq piastres, mais comme je trouve vingt piastres de mon établissement, je n'ai plus besoin que de cinq piastres.
— Ce n'est pas le diable. Pourquoi n'es-tu pas venu me trouver ?
— Ah ! monsieur le docteur, vous êtes toujours si bon, si généreux ! mais voyez-vous, je n'ai jamais mendié, et j'aimerais mieux mourir que de demander.
— Allons, allons, fausse honte que tout ça ; entre vieilles connaissances on ne fait pas tant de façons. Ah ! à propos, maintenant que j'y pense, un vieux souvenir qui me revient de bien loin ; il y a cinq à six ans, je me suis aperçu que tu avais oubUé de faire quelques notes dans le registre des entrées de l'Hospice des Ahénés. Pour le moment je ne me rappelle pas bien ce que c'est, il y a si longtemps que je n'ai vu les registres.
— Mais docteur !
— Il n'y a pas de mais, ce n'est qu'une affaire de forme. Allons, monte en voiture avec moi et dans dix minutes je te ramènerai.
Le père Asselin se lava les mains, mit son habit des dimanches et monta dans la voiture du docteur Rivard.
» — Postillon, à l'Hospice des Aliénés.
Les chevaux partirent au grand trot, et bientôt le docteur entrait au parloir de l'hospice, suivi du père Assehn.
Jérémie, en voyant venir le docteur pour la deuxième fois dans la même journée, crut que le docteur rajeunissait.
» — Bonjour, Jérémie. Tu vas me trouver un peu fatiguant aujourd'hui ? — Sais-tu que j'ai encore une petite commission à te faire faire.
— Pas du tout, docteur.
— Eh bien ! fais-moi donc le plaisir d'aller chez l'apothicaire m'acheter deux onces d'opium.
Le docteur mit un billet de deux piastres dans la main de Jérémie, en lui disant de garder le change pour lui.
Aussitôt qu'il fut parti, le docteur prit le folio 4 des registres des entrées de l'hospice, et prenant bien soin de n'en point secouer la poussière, il l'ouvrit au hasard, feuilleta quelques pages, fit faire quelques corrections insignifiantes au père Asselin ; puis étant arrivé, comme par hasard, à la page 147.
» — Tiens, dit-il, je ne m'étais pas aperçu de ceci ! mais, père, tu avais donc oublié d'entrer à la marge ce que je t'avais dit à l'égard du petit Jérôme ?
— Mais, vous ne m'en avez jamais rien dit !
— Ah bien, par exemple, en voilà une bonne ! c'est bien heureux que je m'en sois aperçu aujourd'hui ; il est vrai que c'est de bien peu d'importance, mais enfin, c'est une justice à ce pauvre enfant. Qui sait, peut-être qu'un jour ça pourra lui servir ?
— Qu'est-ce que vous m'avez dit, docteur ?
— Écris.
Et le père Assehn écrivait à la marge, en face de l'entrée de « Jérôme », sous la dictée du docteur :
« Le véritable nom de Jérôme est Alphonse Pierre, né à la paroisse de » St-Martin, le vingt et un mai mil huit cent vingt-trois. Sa mère était » Léocadie Mousseau, femme de — actuellement décédé ».
» — C'est bien, signe de tes initiales maintenant ».
Le père Asselin signa sans se douter de l'importance de ce qu'il venait de faire. Le docteur remit avec précaution les registres à leur place, et, sans attendre le retour de Jérémie, partit avec le Père Asselin, qu'il reconduisit chez lui.
Le lendemain, un vaisseau partait pour le Hâvre-de-Grâce ; le père Asselin, qui avait complété sa somme, était passager à bord.
Quand le docteur Rivard retourna le lendemain à l'hospice, il fit encore venir Jérôme à sa chambre, lui donna des sucreries, et après s'être assuré qu'il se rappelait parfaitement la leçon qu'il lui avait apprise la veille, il lui recommanda de ne dire à personne qu'il savait son vrai nom et celui de sa mère, excepté que quelqu'un ne lui demandât spécialement : « car, lui dit-il, si tu t'en ventais de toi-même, on te croirait fou. Ainsi si on ne te le demande pas, n'en dis rien ; si on te demande pourquoi tu ne le disais pas, tu répondras que tu craignais qu'on ne se moquât de toi ». Le docteur lui fit encore répéter deux ou trois fois sa leçon, après quoi il alla trouver le chef de l'institution, auquel il n'eut pas de peine à persuader que .Jérôme manifestait des signes sensibles d'un prompt retour à la raison. Le chef de l'institution, qui ne s'occupait jamais des aliénés, laissant ce soin aux gardiens, crut le docteur, et ne s'en occupa pas davantage. C'est tout ce que ce dernier désirait.