CHAPITRE DOUZIÈME
un véritable attachement pour l'enfant. Comme il est nécessaire que toute ])ers()nne, qui veut se chariJcr de quelqu'un des malades de l'Hospice, ait à assurer une certaine somme d'argent, par la forme de rente viagère, au malade, avant de pouvoir le faire sortir de l'institution, je me suis décidé à convertir les trois mille piastres, cjue me lègue M. Meunier, en quelque bien-fonds qui deviendra la propriété du pauvre orphelin.
— Vous faites là une noble et belle action, docteur, permettez-moi de vous dire, sans flatterie, que vous êtes le meilleur et le plus saint homme que je connaisse ! Et comment s'appelle votre futur pupille ?
— On ne lui connaît pas d'autre nom que Jérôme.
— Quels sont ses parents, vivent-ils encore ?
— On n'a jamais connu ses parents, ni leurs noms, ni leur origine, ni leur domicile ; on ne sait s'ils vivent. Mais comme j'ignore les formalités à suivre pour me faire nommer tuteur, je voudrais bien que vous me fissiez le plaisir de me dire ce que je dois faire.
— Bien volontiers : quand voulez-vous être nommé tuteur ?
— Au plus tôt, demain s'il se peut ; car voyez-vous, ce pauvre enfant est tellement exposé à l'hospice, que le plus tôt il pourra être sous la protection de quelqu'un qui en aura soin, le mieux ce sera pour lui ; il est d'une nature si sensible.
— C'est bien. Voici ce que vous aurez à faire : 1° vous ferez préparer par un notaire l'acte constituant la somme que vous destinez à l'orphehn, en l'apphquant par hypothèque sur quelqu'une de vos propriétés ; 2° vous viendrez pardevant moi au greffe de la Cour des Preuves, demain à midi, accompagné de sept personnes, afin d'avoir ce qu'on appelle une assemblée de parents, pour prendre leur avis sur la nomination du tuteur. Tâchez de trouver des amis de l'orphelin, s'il en a, autrement, les sept premières personnes venues feront l'afïaire. Je prendrai leur avis, vous signerez et je vous délivrerai les lettres de tutelle. Voilà tout.
— A midi, demain.
— Oui, je conçois votre hâte de retirer cet enfant de l'hospice où le contact de toutes sortes de personnes ne doit pas manquer d'affecter son cerveau et sa constitution, s'il est aussi délicat, aussi craintif et aussi impressionnable que vous le dites.
— Pauvre enfant ! ses douces dispositions me l'ont fait remarquer depuis longtemps, et je me suis toujours senti une espèce d'entraînement vers lui. J'espère que j'en ferai quelque chose de bon ; un pieux et honnête citoyen ».
La conversation se prolongea encore quelque temps ; et quand l'horloge sonna dix heures, le docteur Rivard prit congé du juge de la Cour des Preuves et se rendit chez lui.
Le lendemain matin le docteur alla trouver un notaire et constitua une hypothèque de trois mille dollars, avec intérêt de dix pour cent par an, payables à Jérôme, son futur pupille.
A midi, le docteur, muni d'une copie de l'acte d'hypothèque, et accompagné de personnes officieuses, se rendit au greffe de la Cour des Preuves, où le juge, après avoir pris l'avis de l'assemblée de famille, lui délivra les lettres de tutelle, le nommant : « Tuteur de l'orphelin Jérôme, actuellement et erronément détenu comme lunatique à l'Hospice des Aliénés de la Nouvelle Orléans ».
Quand le Dr Rivard fut parti, le juge, s'adressant au greffier, monsieur Jacques, lui demanda s'il connaissait celui qui venait d'être nommé tuteur de l'orphelin Jérôme.
« — Non, monsieur le juge, répondit monsieur Jacques.
— Eh bien ! connaissez-le, c'est le docteur Rivard, le plus saint et le plus honnête homme de la Nouvelle-Orléans.
— Ah » !...