‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 51 sur 207 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

— Qu'avez-vous fait des hardes du noyé ?

— On en a l'ait un paquet, auquel on a attaché une roche et qu'on a jeté au fond de l'eau.

— De manière que le cadavre put passer pour celui du capitaine, même aux yeux de ses amis ?

— Même aux yeux de ses amis, pourvu qu'ils ne regardent qu'aux habits.

— Comment, pourvu qu'ils ne regardent qu'aux habits ?

— Dame, c'est que le capitaine est d'au moins deux pouces plus long que le noyé ! Mais ça n'y paraît pas ; il faut avoir essayé les hardes comme nous avons fait pour s'en apercevoir. D'ailleurs le raccourcissement des hardes par l'effet de l'eau, l'enflure du corps et le déchirement des habits et des pantalons ne pennettront pas de découvrir la différence.

— Et le capitaine, comment vous a-t-il donc ainsi tapochée ? L'aviezvous détaché ?

— Non, pas du tout. Voici comment cela est arrivé. Vous savez, quand je vous ai quitté hier soir, que je me suis rendu à l'habitation. Je communiquai à mes petits les projets de la nuit, et je leur montrai les cinquante dollars que vous m'aviez donnés.

» C'est bon, disent les petits, allons de suite ôter les hardes au monsieur ». Jacob et Léon descendent pour faire l'opération. Il paraît que notre homme dormait en ce moment car il ne remua pas un muscle, ne dit pas une parole. J'était assise sur un des barreaux de l'échelle, tenant une lanterne à la main pour les éclairer. Ils enlevèrent son fichu, ses bottes, ses chaussons et tout ce qu'il avait dans ses poches, sans le réveiller. Mais pour lui ôter ses pantalons, ils lui détachèrent une jambe ; alors le monsieur se réveilla, car de l'endroit où j'étais je vis ses yeux briller dans l'obscurité, comme deux charbons ardents. Il ne dit pas un mot et ses yeux brillaient toujours. J'eus peur et je criai à mes petits de prendre garde ; au même instant Jacob lâche un cri et alla tomber sans connaissance dans le fond du cachot. Le monstre lui avait cassé la cuisse d'un coup de pied ! Je cours au secours de Léon et nous parvînmes à nous emparer de la jambe du capitaine ; mais quelle peine ! bon dieu, il ruait comme un mulet. J'appelai vite François au secours, et François arriva justement à temps, car dans ses efforts le capitaine était parvenu à débarrasser un de ses bras. D'un coup de poing il me bloqua un œil et me fit voler contre un billot sur lequel je me suis presque cassé le bras et démis l'épaule.

— Je vous l'avais bien dit que c'était un rude compagnon !

— Rude ! ah oui, rude ! Et si François ne lui eut asséné un coup de bâton, sur la tête, je ne sais vraiment si à nous trois, car le pauvre Jacob ne comptait plus, je ne sais si nous en serions venu à bout, quoiqu'il n'eût qu'un bras et qu'une jambe de libres.

— Et après ?

— Et après, dame, après, nous l'avons attaché. Il saignait comme un bœuf ; et il nous a fallu découdre la chemise et les autres hardes pour les ôter.

— Et pour le r'habiller ?

— Le r'habiller ! ah ! bien, en voilà une bonne ! allez donc lui détacher les bras pour le r'habiller, vous ! Non, non, nous en avions assez comme ça : nous lui avons jeté ui^ drap sur le corps, et voilà.

— ■ Comment faites-vous donc pour le faire manger ?

— Le faire manger ? ça c'est plus simple, on ne le fait pas manger.

— E: boire ?

— Non plus.

— Mais il va mourir !

— Mourir ! soyez tranquille, laissez-le affaiblir d'abord, puis après nous verrons.

— Adieu, mère Coco ; je m'en vais maintenant, je vous reverrai bientôt. A propos, dans une couple d'heures d'ici, j'aurais besoin de Léon pour assister à l'enquête du coronaire. Qu'il se tienne auprès de l'auberge aux contrevents verts, avec deux ou trois de ses amis. Allez l'avertir de suite.

— Faut-il que je retourne à l'habitation ? Je suis si fatiguée, après avoir passé une nuit blanche.

— Allez, allez, vous aurez le reste de la journée pour vous reposer.

— Et mon bras ? ne me donnerez-vous rien pour payer l'apothicaire, car on n'avait pas compté ça hier soir ?

Pluchon lui donna un billet de dix dollars, traversa la levée, gagna les remparts d'où il se rendit en toute hâte chez le docteur Rivard, auquel il fit part de ce que lui avait appris la mère Coco-Létard.

» — Je suis content de vous, mon cher M. Pluchon, lui dit le docteur, qui se frotta les mains en souriant d'un air de suprême satisfaction. Je serai absent toute la journée ; venez ce soir à huit heures sur la levée, au pied de la rue Bienville. J'irai en cabriolet, car j'aurai quelque chose d'important à vous faire faire. En attendant prenons un petit verre de vin, à la santé de M. le coronaire, chez lequel vous feriez bien de vous rendre de suite, de crainte qu'il ne s'absente ».

Pluchon, en sortant de chez le docteur Rivard, se rendit chez le coronaire, auquel il fit part du fait que le cadavre d'un noyé avait été trouvé auprès du bayou bleu.

Deux heures après, le coronaire, accompagné d'un médecin et de M. Pluchon, descendait de voiture un peu plus bas que le couvent des Ursulines. Le coronaire, après avoir complété son jury d'enquête parmi les personnes qui se trouvaient là en ce moment, se rendit avec son jury au bayou bleu. De loin on apercevait dans les airs, au-dessus des joncs, de longues spirales de carancros ; quelques-uns s'abattaient, quand d'autres s'envolaient en croassant. Après avoir fait un minutieux examen du crâne et des membres du noyé, le médecin ne trouvant aucun signe de violence, déclara son opinion « que le défunt s'était noyé par accident ». Par les vêtements on reconnut que c'était un capitaine de navire. Une lettre trouvée dans l'une des poches de son gilet était adressée, « Au capitaine Pierre de Si-Luc ». Le coronaire, avant de terminer son enquête, crut qu'il serait à propos d'envoyer chercher quelques-uns des ofliciers du Zéphyr afin d'identifier le cadavre.

L'odeur infecte qu'exhalait le cadavre, força le coronaire à se retirer à quelque distance avec les personnes du jury pendant que l'on envoya à la hâte chercher quelques-uns des marins du Zéphyr.

Aussitôt que la fatale nouvelle arriva à bord du navire, toutes les manœuvres furent suspendues et un cri universel de douleur s'échappa de la bouche de ces braves matelots, qui pleurèrent comme s'ils eussent perdu leur

CIIAriTRli QUATORZIÈME *di)

père. Le second en commandement à bord, offrit d'aller avec le maître d'équipai^e examiner le cadavre, et ils partirent sur le champ.

Trim qui, en apprenant la mort de son maître, s'était senti au cœur comme une masse de plomb, était tombé sans connaissance au pied du grand mât. On lui frotta le front, les tempes, et tout le visage avec du vinaigre ; ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'on put le faire revenir à lui, et il se mit à crier en se tordant les mains :

« — Mon maître, mon piti maître, mon bon maître, oh ! y n'éti pas mort, oh ! pas possible. Moue veux mouri aussi ! moue pas capable pour vivre, si l'y mort ! moue vouli voir li encore une fois avant mouri » !

Tout l'équipage, qui connaissait l'extrême attachement de Trim pour le capitaine, eut pitié de sa désolation.

Le gros Tom s'approcha de lui et chercha à le consoler, mais en vain ; Trim se roulait sur le pont, en criant et sanglotant. Les matelots, muets devant une si grande douleur, pleuraient.

Tout à coup Trim se lève, essuie ses pleurs du revers de sa grosse main calleuse, regarde tout autour de lui d'un air hagard, paraît réfléchir un instant, puis s'élance comme un trait dans la direction qu'ont suivi les officiers qui étaient allés identifier le cadavre.

Cependant le coronaire, après l'arrivée des deux officiers du Zéphyr, eut bientôt terminé son enquête.

La personne du capitaine Pierre de St-Luc avait été parfaitement identifiée dans le cadavre du noyé, et le rapport du coronaire avait en conséquence déclaré : « Que Pierre de St-Luc, capitaine du Zéphyr, s'était noyé par accident ».

Deux nègres, dans une pirogue ramenaient le cadavre du noyé, auquel on devait donner une sépulture digne de l'immense richesse du défunt.

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