‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 50 sur 207 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

panneau et suivit la Coco, qui le conduisit h son habitation des champs, d'où il n'est plus sorti.

— Ont-ils eu bien de la difliculté à l'empoigner ?

— Pas le moins du monde I Un véritable agneau que ce St-Luc, que vous m'aviez représenté comme un lion ! Il est vrai qu'il tomba d'une hauteur de douze pieds, ce qui l'étourdit un peu ; et puis une couple de coups de pieds sur la tête, que lui appliqua François Coco, avec ses grosses bottes à clous, termina l'aflaire. Il est lié, garotté et sanglé sur une espèce de lit de planches. Le capitaine a cru que c'était une méprise, d'abord ; ensuite il a cru que c'était son argent que l'on voulait ; mais il a bientôt compris qu'il avait la berlue dans ses idées ! C'était bien pardonnable d'ailleurs dans son état !

— Pluchon, mon ami Pluchon, vous êtes un fin et habile homme, lui dit le docteur, qui, tout rayonnant de satisfaction, lui donna un billet de cent piastres. — Prenez ceci pour vous, portez ces cinquante piastres à la mère Coco dès ce soir. Prenez garde que l'on ne vous remarque trop aux environs de l'habitation des champs ; et dorénavant vous ne viendrez plus me voir ici ; nous nous rencontrerons, tous les soirs à huit heures, sur la levée, au pied de la rue Bienville ; c'est un endroit isolé. Comme on ne sait ce qui peut arriver, prenons nos précautions.

— Et si j'avais quelque chose de pressé ?

— Alors, c'est différent, venez ici tout droit ; mais prenez garde à ceux qui pourraient se trouver dans le voisinage.

— C'est bien ; demain soir, à huit heures, je vous dirai ce qui s'est passé à l'habitation des champs.

— Au pied de la rue Bienville, sur la levée.

— Je connais la place.

— Voici maintenant ce que je veux que vous fassiez pour moi, plus tard je vous dirai pourquoi : si vous apprenez qu'on ait commis quelque assassinat ou trouvé un cadavre, dont les traits ne soient pas reconnaissables, venez me trouver.

— Pourquoi ne m'en diriez-vous pas de suite la raison, ça pourrait peutêtre me guider ?

— C'est vrai ; eh bien, voici ; s'il y avait moyen de trouver un cadavre méconnaissable, on pourrait peut-être, à l'aide de certaines marques et de certains témoins, vous comprenez, le faire passer pour le capitaine Pierre !

— En voilà une heureuse idée, par exemple ! une vraie bénédiction I J'ai justement ce qu'il vous faut... arrêtez... non, ça ne fera pas l'affaire.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Hier après-midi, en revenant de la balise, j'ai vu le cadavre d'un noyé, sur le bord du fleuve dans les joncs ; mais il était tout frais encore.

— Flottait-il dans l'eau ?

— Non, il était caché par les joncs, et je ne l'aurais pas vu si ce n'eut été de deux à trois busards (1) qui s'envolèrent à l'approche de notre canot. Je me levai pour regarder par-dessus les joncs, et je vis le cadavre d'un homme récemment noyé.

— Ceux qui étaient avec vous le virent-ils aussi ?

— Je ne crois pas ; et comme j'étais pressé, je ne leur fis pas part de

(1) Espèce de vautour appelé carancro à la Louisiane.

ce que j'avais vu. Depuis, la chose m'était complètement partie de l'idée, et, si vous ne m'eussiez parlé de cadavre, je n'y aurais probablement plus pensé. On y est si accoutumé à la Nouvelle-Orléans ; c'est une affaire de tous les jours.

— Ah ! bien : c'est justement notre affaire ; dans deux jours, peut-être demain, les busards l'auront complètement défiguré. Il faudra tâcher de se procurer l'habit du capitaine Pierre, ou quelqu'autre chose de ses effets et les arranger autour du cadavre, de manière à laisser croire que c'est lui. Et où se trouve le cadavre ?

— Deux à trois lieues plus bas que le couvent des Ursulines.

— A merveille ! Plus tôt on pourra faire croire à la mort du capitaine Pierre, sera le mieux ; car soyez sûr que s'il ne paraît pas demain, on commencera à faire des perquisitions ; et comme il est débarqué près des Ursulines, on pourra peut-être pousser les recherches jusqu'à l'habitation des champs ! qui sait !

— Vous avez raison. J'en parlerai dès ce soir à la mère Coco ; et demain, si les busards ont fait leur ouvrage, j'avertirai le coronaire et préparerai des témoins, qui se trouveront sur les lieux comme par hasard.

— Et les gens qui ont été chercher le capitaine, en canot, à bord du Zéphyr ?

— Quant à eux, soyez tranquille !

— Prenez bien vos précautions, monsieur Pluchon. Ceci est une affaire sérieuse. Soyez actif et vigilant ; de mon côté j'aurai soin de bien vous récompenser. Dans neuf à dix jours tout sera fini, j'espère ; et alors votre fortune et la mienne seront faites.

— Je vais aller de suite voir la mère Coco, pour savoir ce qu'elle pense du cadavre. Je trouve que c'est une idée admirable que vous avez eue là ; c'est le seul moyen de détourner les soupçons et de dérouter les recherches.

— Allez ; faites pour le mieux. Demain, à huit heures du soir au pied de la rue Bienville.

— Je n'y manquerai pas ; peut-être demain matin ».

Pluchon, en quittant le docteur, se rendit au marché aux légumes, où il trouva la mère Coco et sa fille Clémence. L'air mystérieux de Pluchon qui parlait avec animation à la mère Coco, qu'il avait appelée à l'écart, frappa Clémence qui, presque sans le vouloir, prêta l'oreille. Plusieurs fois elle entendit les mots « cadavre, noyé, habitation des champs ». Elle tressailht involontairement; sa figure prit une expression de profonde tristesse, et elle sentit instinctivement que quelque crime se préparait, auquel ses frères, et peut-être sa mère, allaient prendre part. Elle n'avait pas vu ses frères à la maison depuis trois jours ; une absence aussi prolongée l'inquiétait vivement. De temps en temps, clic jetait un coup d'œil furtif sur sa mère et Pluchon. Celui-ci, après avoir donné rendez-vous à la mère Coco pour six heures au couvent des Ursulines, prit la direction de la troisième municipahté en suivant la levée.

La mère Coco recommanda strictement à sa fille de retourner avant la nuit à la maison, de se coucher en arrivant et de ne pas l'attendre.

— J'ai de pressantes affaires, continua-t-elle, pour ce soir, qui me retiendront une partie de la nuit.

« — Ne revicndrez-vous pas coucher à la maison, maman » ? demanda Clémence d'un air timide.

CHAFITllE TKi:iZIÈME 91

— Allons, petite hnpertiiicnte, pas de questions, et surtout pas de réflexions.

Clémence baissa les yeux sous le regard méchant de la vieille, et commença à faire ses préparatifs de départ. La mère Coco prit par la rue Canal, afin de ne pas donner à Clémence de soupçons sur la route qu'elle se proposait de suivre pour retrouver monsieur Pluchon. Quand la Coco fut parvenue à la rue Canal, elle tourna à droite, se rendit aux remparts, redescendit dans le faubourg Marigny et fut bientôt au rendez-vous au bas du couvent des Ursulines, où l'attendait monsieur Pluchon, sur le bord de l'eau dans une pirogue.

« — Embarquez vite, nous avons le temps de descendre avant l'obscurité.

— Combien de lieues avons-nous à faire avant d'arriver ?

— Deux petites lieues. — Allons, prenez garde à vous ; asseyez-vous au fond de la pirogue et nageons comme pour la vie, mère Coco.

La mère Coco se plaça avec précaution pour ne pas perdre son équilibre, au fond de la fragile embarcation ; et Pluchon, armé d'une pagaie légère, guidait la pirogue assis à l'arrière. Le courant, joint à une légère brise, les eut bientôt fait descendre jusqu'à l'entrée du bayon bleu. Le bruit des avirons sur le bord de la pirogue fit envoler une dizaine de busards.

» — Oh ! oh ! dit la mère Coco, en voyant cette nuée d'oiseaux de morts, ça sent la chair morte ! on ne doit pas être loin du noyé, n'est-ce pas monsieur Pluchon ?

— Vous avez deviné, nous arrivons. C'est justement sur le noyé que ces carancros font festin. Nous allons leur disputer leur pâture pour quelque temps. Regardons bien auparavant pour voir si personne ne peut nous apercevoir.

La vieille Coco, avec ses deux yeux ronds et gris, parcourut d'un regard rapide les deux rives du fleuve.

» — Il n'y a pas un chat pour nous voir ; ne perdons pas de temps, en avant et à l'œuvre !

Ils approchèrent avec précaution, écartèrent les joncs, et découvrirent le cadavre d'un noyé. Les cacancros avaient arraché les yeux de leurs orbites, et la langue de la bouche ; le nez, les joues et toutes les chairs de la figure avaient été horriblement mutilés par ces voraces et immondes animaux. Il était absolument impossible de reconnaître aucun trait de la figure.

Quand Pluchon et la mère Coco eurent terminé leur examen, celle-ci se retournant vers Pluchon :

» — Eh bien ! lui dit-elle, êtes-vous satisfait de votre examen ? reconnaissez-vous ce cadavre ? et que voulez-vous faire maintenant ?

— Oui, mère Coco, oui, je suis satisfait. Je ne sais pas quel est ce noyé, je ne m'en soucie guère. — Tout ce que nous avons à faire maintenant, le voici en deux mots : Vous prendrez tous les vêtements, papiers et bijoux du monsieur qui est dans votre cachot, et vous habillerez ce cadavre. Quant à son argent, ça vous appartient, comme dépouilles de guerre. Surtout, remarquez bien, il faut que la toillette de ce noyé soit faite cette nuit, afin qu'il soit décemment vêtu, pour comparaître demain matin par-devant son honneur monsieur le coronaire.

— Mais, monsieur Pluchon, ce n'est pas une petite affaire que vous nous proposez-là.

— Allons donc, mère Coco, est-ce que par hasard vous y trouveriez

d'insurmontables difficultés ? Tenez voici qui aplanira bien des choses, ceci c'est par-dessus le marché.

Et Pluchon lui glissa dans la main un biiîet de cinquante dollars.

» — A la bonne heure, monsieur Pluchon, voilà ce qui s'appelle faire des affaires. Avant le point du jour tout sera bâclé ; ce qui reste de ce noyé sera habillé comme pour le jour de ses noces ; car après le bain vient la toilette. Le pauvre cher homme n'aura pas besoin de se faire raser, car les carancros ne lui ont pas même laissé la chose sur laquelle lui poussait la barbe » !

Et la veille, en prononçant ces paroles en face de ce cadavre ensanglanté par ces immondes oiseaux de proie qui décrivaient des cercles dans les airs en faisant entendre leurs cris lugubres, comme s'ils eussent voulu exprimer leur indignation de ce qu'on venait les distraire de leur festin, se mit à ricaner.

Pluchon, tout accoutumé qu'il était à ces scènes hideuses, ne put s'empêcher d'éprouver un certain sentiment de répulsion aux obscènes paroles de la vieille Coco, et se hâta de pousser la pirogue au large. La nuit était déjà fort avancée, quand ils arrivèrent au heu du débarquement. La Coco prit la route de l'habitation des champs, et Pluchon celle de la ville, après avoir bien recommandé à la vieille de lui donner le lendemain matin, à sept heures précises, des nouvelles de ses opérations de la nuit.

Le lendemain, le soleil s'était levé brillant et radieux, il faisait une belle matinée de la fin d'octobre. Il n'était pas encore sept heures, et les rues étaient déjà remphes de personnes occupées de leurs affaires. Sur le bord de la levée, un peu au-dessous du marché aux légumes, un petit homme, portant de larges pantalons de cotonnade bleue, un chapeau rond aux larges rebords, un paletot de velours de coton vert, marchait de long en large, s'arrêtant de temps en temps pour regarder du côté du marché.

Cet homme semblait attendre quelqu'un. Bientôt une vieille femme, une capine sur la tête, un bras en écharpe et un bandeau sur la figure, se dirigea vers le petit homme sur le bord de la levée.

« — Ah ! c'est vous, mère Coco !

— Eh ! mon Dieu, oui, vous ne m'aviez pas reconnue, M. Pluchon ?

— Mais non ; je vous ai laissée hier au soir si fraîche, si gentille, si... et aujourd'hui ! bon Dieu, que vous est-il donc arrivé ?

— Ne m'en parlez pas ; et c'est bien un miracle que je n'aie pas été massacrée cette nuit par votre infernal de capitaine ! c'est un démon, un vrai diable 1 et mon pauvre Jacob, s'il n'en meurt pas il n'en a pas moins la cuisse cassée. Ah ! le maudit capitaine !

— Le capitaine ! et c'est lui qui vous a équipé de cette manière ?

— Hélas ! oui ; un bras presque cassé, un œil poché et l'épaule démise.

— Vous n'avez donc pas pu réussir à faire ce que nous étions convenu que vous feriez durant la nuit ?

— Si fait. Tout est terminé. Dieu merci, il y a longtemps ; avant deux heures ce matin, tout était fini.

— Tout est fini ! vous avez revêtu le noyé des hardes du capitaine, de son chapeau et de ses bottes ?

— Oui, oui, tout, tout, jusqu'à la chemise et aux caleçons. Le noyé était tellement enflé qu'on a eu bien de la misère allez, mais enfin on a réussi.

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