‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 55 sur 207 · LE CACHOT · texte numérisé non relu

LE CACHOT

Pierre de St-Luc avait été laissé dans son cachot, attaché sur son lit de planches, dépouillé de tous ses vêtements et baignant dans son sang. La blessure (ju'il avait reçue au front était considérable quoique peu dangereuse, et la quantité de sang qu'il avait perdu l'avait tellement affaibli qu'il perdit connaissance. Il n'avait pas mangé ni bu depuis qu'il était prisonnier. Il souiîrait horriblement de la soif, son palais desséché et son estomac brûlant lui causaient d'insupportables douleurs. Une cruche d'eau avait été mise près du chevet de son lit, mais il lui était impossible d'y atteindre. Le sang qui s'était écoulé de sa blessure au front avait diminué la fièvre qui brûlait son cerveau. Le lendemain matin, il se réveilla un peu rafraîchi, mais si faible qu'il put à peine remuer son bras que les Coco-Létard, dans leur précipitation, avaient néghgé d'attacher. Ce fut pour Pierre, une bien grande satisfaction de pouvoir étendre son bras et de tremper ses doigts dans la cruche pour les porter ensuite à sa bouche.

Vainement il essaya de se remuer : sanglé au lit par une courroie, qui lui passait par dessus la poitrine, il ne pouvait de sa main atteindre aux cordes qui attachaient son autre bras et ses jambes, ni défaire la courroie qui bouclait en dessous du lit.

Il demeura dans cette position jusque vers les trois heures de l'après-midi, temps auquel la mère Coco vint regarder par la trappe. Quand elle aperçut Pierre remuer son bras, elle crut qu'il était parvenu à se détacher ; elle lâcha un cri, ferma la trappe et appela François pour lui aider à assujettir fortement les ressorts, et à entasser par-dessus tout ce qu'il y avait de plus pesant dans l'appartement.

« — Il nous arrivera malheur avec ce maudit prisonnier ; mon pauvre Jacob, que nous avons eu de la peine à transporter à la ville, où il souffre affreusement sous la garde de cette petite idiote de Clémence, a été sa première victime ; je ne sais qui sera la seconde.

— Maman, j'espère que la seconde victime sera lui-même, car je jure que s'il n'a que moi pour lui porter à manger, il mourra bien de faim.

— Qu'il meure donc comme un chien !

— C'est ça, attention et vogue la galère, ajouta Léon qui venait d'arriver ». Nous laisserons maintenant les Coco, mère et fils, discutant sur les

moyens de défense nécessaires au cas où le capitaine parviendrait à forcer la trappe, et nous nous rendrons sur la levée au pied de la rue Bienville où le docteur Rivard, en cabriolet couvert, attendait Pluchon.

A l'heure fixée, Pluchon arrivait armé de son immense parapluie de coton, car il tombait en ce moment une pluie violente. Le temps était chaud, malgré l'orage.

« — Montez vite, M. Pluchon, lui dit le vieux docteur à voix basse, je vais vous conduire à l'habitation des champs. J'ai appris cet après-

midi que le rapport du coronaire avait été on ne peut plus favorable ; et je crois qu'il faut de toute nécessité que nous en finissions dès cette nuit avec Pierre de St-Luc.

— J'ai préparé une liqueur dans cette fiole qu'il faut faire prendre de suite au capitaine. Cette liqueur est un poison prompt et sûr, qui ne laisse point de traces. J'en ai obtenu la recette d'un nègre Congo qui m'a dit qu'il était d'un succès merveilleux, ce que j'ai eu déjà occasion d'éprouver par moi-même. Tenez, M. Pluchon, prenez la fiole, mettez-la dans votre poche de gilet et prenez bien garde de la casser.

Pluchon prit la fiole et la mit avec précaution dans sa poche. Tous deux gardèrent ensuite le silence, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à quelques arpents de l'habitation des champs. La pluie tombait par torrents, Pluchon descendit de voiture pour se rendre auprès des Létard. Le docteur Rivard resta dans la voiture, attendant le retour de Pluchon, auquel il avait recommandé de voir lui-même à ce que le poison fut administré au capitaine.

Au bout d'un quart d'heure environ, Pluchon revint à la voiture dans laquelle il monta.

» — Mauvaise nouvelle, docteur, les Coco jurent qu'ils ne descendront pas cette nuit dans le cachot ; ils sont saisis d'une crainte superstitieuse. C'est ce soir la veille du jour des morts, et ils ne voudraient pas y descendre pour tout au monde.

— C'est bien malheureux, il serait si important d'en finir dès ce soir » I Et le docteur se mit à réfléchir, tout en retournant vers la ville au pas

de son cheval. Au bout de quelques instants le docteur s'écria: «j'ai un moyen » ; et il donna un vigoureux coup de fouet à son cheval en lui disant « marche Balais » ; et Balais partit au grand trot, à travers la boue et au milieu de l'obscurité.

Au bout de la rue Perdido, qui aboutissait à la cyprière, il y avait sur la lisière du bois une vieille case de nègre. Cette case était habitée par un nègre Congo, qui avait acheté sa liberté de son maître moyennant la somme de quatre mille piastres, qu'il s'était procurée, personne ne put savoir comment. Ce nègre avait un étrange commerce ; sur des tablettes au fond de sa case, il y avait des fioles, des bouteilles de toutes grandeurs et de toutes formes, contenant les unes des poudres, les autres des liquides bleus, blancs, verts, rouges, jaunes, noirs. Toutes ces bouteilles étaient hermétiquement fermées. Sur de sales petits morceaux de papier collés sur ces bouteilles on lisait : poison pour les punaises, pour les rats, pour les souris, etc. Dans une grande armoire, dont la porte vitrée laissait voir les tablettes, on voyait, rangées suivant leurs grosseurs, des damesjeannes soigneusement bouchées. Ces dames-jeannes contenaient des reptiles vivants, tels que serpents à sonnettes, serpents sourds, congres, etc., tous reptiles dont la morsure était mortelle. Ce nègre Congo était celui-là même qui avait enseigné au docteur Rivard la recette du poison, dont il avait voulu ce soir même essayer l'efTet sur Pierre de St-Luc.

Il pouvait être neuf heures du soir ; un feu de charbon brûlait dans une espèce de cheminée, et répandait une faible lueur dans la cabane, sans l'éclairer cependant assez pour reconnaître la physionomie d'un gros nègre, assis sur une bûche de bois auprès du feu. La conversation était animée entre ces deux individus ; le vendeur de poisons refusait obstinément

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