CHAPITRE QUINZIÈME
de découvrir à l'autre certains secrets, que ce dernier semblait déterminé à obtenir.
« — Tu me le diras ! dit Trim en se levant, car le visiteur nocturne était Triin ; tu me le diras ou je te jure que je te dénoncerai à la police.
— Chut ! répondit le Congo, en baissant la voix, j'entends les pas d'un cheval dans la boue ».
En eiïet un cheval, attelé à un cabriolet couvert, approchait de la cabane du nègre, qui était sorti avec Trim sur le seuil de la porte. Avant que la voiture arrivât, Trim se retira dans l'ombre de la porte.
Un certain sifllement discret avertit le Congo qu'on voulait lui parler en secret. Il s'avança près de la voiture, jeta un coup-d'œil furtif sur les deux personnes qu'elle contenait, et avançant la tête vers celui qui tenait les rênes, celui-ci se pencha à son oreille et lui dit quelque chose.
« — Un gros ? demanda le nègre.
— Oui, quatre à cinq pieds.
Le nègre disparut dans sa cabane, dont il ressortit bientôt portant dans ses bras une dame-jeanne, qu'il plaça dans la voiture.
» — Merci.
La voiture partit en reprenant la direction dans laquelle elle était venue. Quand elle se fut éloignée un peu et eut disparu dans l'obscurité, Trim demanda quelles étaient ces personnes.
» — Bonne pratique, répondit le vendeur de reptiles en se frottant les mains ; c'est le docteur Rivard.
— Le docteur Rivard ! et son compagnon ?
— Je crois que c'est M. Pluchon.
— M. Pluchon » !
Trim, sans perdre de temps, prit son chapeau et s'élança dans la direction de la voiture. Il ne put la rejoindre, car le docteur, qui avait entendu le pas de quelqu'un qui courait derrière la voiture, se mit à fouetter vigoureusement son paisible cheval. Et Balais, peu accoutumé à ce genre de traitement, partit au grand galop.
Trim fit d'inutiles efforts pour conserver la vue de la voiture, mais Balais y allait de trop bon cœur pour que Trim n'eût pas la douleur de voir la voiture dans la rue St-Charles, longtemps avant qu'il put y arriver. Le pauvre Trim, tout essoufflé, couvert de boue et trempé jusqu'aux os, s'assit, tout déconcerté, sur une borne qui se trouvait au détour de la rue. Au bout de quelque temps il se décida à aller voir la vieille Marie, sa tante, qui comme nous le savons, était l'esclave du docteur Rivard. A l'arrivée du Zéphyr, Trim avait été voir la vieille Marie, qui lui avait dit des choses dont il ne s'était pas occupé d'abord, mais qui, en ce moment, réveillaient en lui d'étranges soupçons.
Ce ne fut que lorsque le docteur fut arrivé dans le faubourg Tremé qu'il ralentit l'allure de Balais. Pluchon regarda derrière la voiture et écouta attentivement. Il s'assura qu'ils n'étaient pas suivis ; on n'entendait que le bruit du vent et le clapotement de la pluie dans les mares d'eaux au milieu du chemin.
« — Docteur, il n'y a personne.
— Tant mieux, autrement il aurait fallu remettre à un autre soir ce qu'il est si important d'exécuter cette nuit.
Ils ne tardèrent pas à arriver à l'endroit où le docteur avait déjà attendu
Pluchon, tandis que ce dernier avait été porter à l'habitation des champs, la petite fiole de poison destinée à l'infortuné Pierre de St-Luc.
Le docteur arrêta la voiture.
)) — Vous allez descendre, M. Pluchon, et porter cette dame-jeanne à l'habitation des champs. Prenez bien garde de la laisser tomber. Vous ne la donnerez pas aux Létard, mais vous la jetterez vous-même dans le cachot. Si les Létard ont peur d'y descendre eux-mêmes, ils n'auront pas peur d'y voir descendre cette dame-jeanne. Il faudra que vous la lanciez avec assez de force pour qu'elle se brise sur le plancher du cachot.
— Que contient-elle donc, cette dame-jeanne ?
— Un serpent à sonnettes.
Pluchon fit un bond en arrière et laissa tomber la dame-jeanne.
» — Mille tonnerres ! s'écria le docteur tout en colère, vous avez failli casser la dame-jeanne !
Pluchon, qui déjà se trouvait à une respectable distance, voyant qu'il n'avait que failli casser la dame-jeanne, approcha avec précaution ; s'étant assuré qu'elle n'était pas cassée et que le bouchon tenait bien, il se décida, quoiqu'avec un violent tressaillement de nerfs à la ramasser.
» — Allez avec précaution, continua le docteur, ne confiez pas à d'autres le soin de jeter la dame-jeanne dans le cachot, et ne leur dites pas ce qu'elle contient. Je vais vous attendre ici ».
Pluchon, tenant avec précaution la dame-jeanne entre ses mains, les yeux fixés sur le bouchon qu'il semblait couvrir du regard, s'imaginait le voir sauter à chaque instant. Il tenait la dame-jeanne par le milieu au bout de ses bras, n'ayant pas voulu pour tout au monde, l'appuyer sur son abdomen, une certaine terreur lui faisant craindre, en dépit de son bon sens, que le reptile ne le piquât à travers la bouteille. Une sueur froide coulait sur son front. Quoique la distance ne fût que de quelques arpents, il lui fallut s'arrêter deux à trois fois pour respirer et prendre haleine. En arrivant à l'habitation, il déposa sa dame-jeanne sur le perron, et se mettant les deux doigts de chaque main dans la bouche, il fit entendre un sifflement aigu et perçant qu'il répéta par trois fois. A la troisième fois, une lumière parut à l'étage supérieur, puis une fenêtre s'ouvrit.
« — Qui va là ? demanda Léon.
— C'est moi ; M. Pluchon, venez ouvrir, vite !
Léon, après avoir refermé la fenêtre avec précaution, descendit ouvrir la porte à Pluchon.
La pluie qui, au commencement de la soirée, tombait fine et chaude, poussée par un léger vent du sud, avait cessé depuis quelques minutes. Il ne ventait plus. De gros nuages couleur d'encre enveloppaient toute la cité et semblaient prêts à fondre sur elle. La température avait changé tout à coup. Une odeur sulfureuse imprégnait l'atmosphère. Le tonnerre grondait sourdement. De vifs éclairs sillonnaient les nuées. Il était évident qu'une tempête allait bientôt éclater. La nature semblait se recueilhr un instant et ramasser toutes ses forces, avant de laisser échapper des tempêtes et de lancer ses furies sur la ville.
Au moment où Léon ouvrait la porte, un immense éclair embrasa le firmament, et une rafale de vent éteignit la chandelle qu'il tenait à la main. Il tressaillit involontairement.