‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 6 sur 207 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Les maîtres les plus renommés pour les armes, la danse, la gymnastique et tous les exercices ([ui [leuvent l'onner un jeune homme, lurent donnés au jeune Piene. 11 sut si bien profiter de ces leçons, qu'à râ.t,e de dixhuit ans il était le meilleur valseur de la Nouvelle-Orléans et le plus intrépide cavalier qu'on eut vu depuis loni*temps, soit aux chasses au renard, soit aux courses au clocl.er.

Mais si ces exercices avaient développé chez le jeune Pierre la force de ses muscles, ils avaient aussi un peu trop excité chez lui la disposition à la dissipation. Sans être querelleur par caractère, il trouvait une sorte de jouissance dans l'excitation fiévreuse que procurent l'orgie et les rixes qui, presque toujours à la Nouvelle-Orléans, les accompagnaient : il s'y livrait a\ec trop d'ardeur.

Il était reconnu le meilleur boxeur des cercles du café qu'il fréquentait. Dans un assaut aux coups de poings, il avait fait demander quartier au premier maître de boxe de la cité. Un soir, à la sortie d'une représentation au théâtie d'Orléans, ayant lancé une pierre à travers les vitres d'une lanterne, deux watchmen s'élancèrent sur lui pour l'arrêter : d'un coup de pied il rompit trois côtes à l'un d'eux et d'un coup de poing il brisa la mâchoire à l'autre, fit un bond en arrière et en un instant il avait disparu, sans que personne eut pu l'arrêter. Quoique son jeune âge ne fût pas une excuse pour ses escapades, qui devenaient un peu fréquentes, nous devons ajouter néanmoins à sa louange, qu'ayant appris que l'un de ceux qu'il avait blessé était un pauvre homme, père de famille, qu'il venait de priver pour quelque temps des moyens de gagner sa vie, il lui envoya porter sa bourse avec tout ce qu'il y restait d'argent pour ses menus plaisirs de la semaine.

Enfin, une affaire sérieuse que s'était faite le jeune Pierre, à l'occasion d'une alTaire d'amour à la guinguette, le força de se cacher pendant plusieurs jours. 11 avait eu le malheur de tuer son adversaire dans un duel qui eut heu à la carabine avec un Créole Louisianais. Le père Meunier fut obligé, pour le soustraire aux recherches de la police, de le faire embarquer secrètement à bord d'un navire qui partait pour le Havre.

Ce premier voyage de Pierre, à l'âge de dix-neuf ans, détermina son goût pour la mer.

C'était son plus grand plaisir de monter dans les mâts, de courir sur les vergues, de monter par les haubans du mât d'artimon et de descendre par le beaupré, en se laissant glisser par les étais du hunier de la misaine.

Pierre passa deux ans à Paris, visita les principales villes du Continent, et après avoir fait un séjour de six mois à Londres, revint à la Nouvelle- Orléans, où son goût pour la marine se réveilla avec tant de force, que le père Meunier ne crut pouvoir mieux faire, que de le remettre sous les soins du capitaine Frémont, pour lui faire faire son apprentissage de marin.

Au moment où nous parlons, Pierre avait vingt-sept ans, et il était capitaine du Zéphyr depuis trois ans.

Un grand changement s'était opéré dans son caractère et son comportement, depuis qu'il s'était vu maître absolu à bord d'un vaisseau, ayant sous sa responsabilité la vie des matelots et des passagers, les biens de son armateur, l'honneur de son pavillon et sa réputation de marin.

Un peu brusque dans ses façons, il savait néanmoins plaire par ses

manières pleines d'aisance et de noblesse. Naturellement vif et bouillant, il s'étudiait à conserver son sang-froid et à rester calme au milieu des scènes les plus excitantes. Poli, affable et gai, il était l'âme et l'agrément des sociétés où il se trouvait. Franc et ouvert, il attirait la confiance. Brave jusqu'à la témérité, mais sans fanfaronnade, généreux jusqu'à la prodigalité, il eut beaucoup d'amis et encore plus d'envieux. Ses matelots l'aimaient comme on aime un père ; il était bien leur père par l'attention et les égards qu'il avait pour eux. Les preuves qu'il leur avait données de son habileté comme marin, dans les plus périlleuses situations, lui avaient acquis leur plus entière confiance.

Les exercices de la mer et une vie pleine d'activité et de dangers avaient développé avantageusement toutes ses qualités corporelles et intellectuelles ; son front haut annonçait l'intelligence. Son œil noir et brillant semblait percer jusqu'au fond de la pensée. Sa bouche petite, ses dents régulières et blanches, ses lèvres vermeilles, semblaient inviter le plaisir quand il souriait. Sa haute stature, ses épaules musculaires et charnues, ses bras nerveux, sa taille souple, tout annonçait chez le capitaine Pierre, une force et une activité extraordinaires. Mais s'il était grand, robuste et vigoureux, toute cette vigueur était gracieuse, parce qu'elle était symétrique sans avoir rien de roide ni de gêné. Plus noble tête ne se balança peut-être jamais plus gracieusement sur d'aussi larges épaules et une aussi vaste poitrine.

Tel était le capitaine Pierre ou ce « gueux de Pierre », comme l'appelait feu M. Alphonse Meunier.

Laissons-le avec Monsieur le Consul Anglais et retournons un instant à la chaloupe, que nous avons laissée au port.

Les divers groupes de Signors cubains s'étaient rapprochés peu à peu de l'endroit où se tenaient les deux matelots, que le capitaine Pierre avait laissés en soin de l'embarcation. L'un des curieux s'adressant aux matelots leur avait demandé quel était le vaisseau auquel ils appartenaient.

« — Qu'est-ce que cela vous fait, que nous filions les écoutes sous un pavillon Français ou Américain, Russe ou Danois ? N'en avez-vous donc jamais vu de vaisseaux dans votre trou de port ? lui répondit le plus gros des deux matelots d'une voix rude et rauque comme le tuyau d'un orgue en désaccord.

Un homme de haute taille, revêtu d'une blouse grise et d'un large feutre blanc, voyant que c'était parti pris de ne pas donner de renseignements sur le navire (lui qui avait ses raisons d'en connaître quelque chose), crut qu'un bon moyen de les faire parler serait de leur faire une querelle et de remuer un peu leur irascibihté. Aussi, s'avançant avec un air de matadore :

„ — Ah ça, l'ami, vous êtes un poUsson, un manant, de répondre aussi grossièrement à ceux qui vous parlent poliment. Nous en voyons souvent des vaisseaux, mais ils n'ont pas peur de se faire voir, comme vous autres, pirates que vous êtes. Vous devriez tous être pendus, c'est ce que vous méritez ; et je ne sais ce qui me tient de te frotter un peu toi, ainsi que ce mijauré qui est assis à tes côtés, et qui ne prend pas même la peine de nous regarder.

— Tronc de Diou ! je voudrais bien vous voir, l'ami, essayer de me frotter, c'est une partie qui se joue à deux, celle-là.

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