CHAPITRE DEUXIÈME
— Tom, Tom, lui dit l'autre matelot en se retournant, ne va pas faire de tapage ; tu sais ([ue le capitaine nous a expressément ordonné de ne nous occuper en rien du tout de ce qu'on pourrait nous dire.
— C'est donc votre capitaine, cette espèce de tourlourou, qui vous donne de ces sortes d'ordres, répliqua le matadore. Eh bien 1 moi je vous ordonne de me répondre, entendez-vous ; quel est le nom de votre capitaine et celui de son vaisseau ?
Les deux matelots haussèrent les épaules ; l'un d'eux se mit à sifïler et le gros Tom se gratifia d'une énorme chique, qu'il fit violemment naviguer de tribord à bâbord de sa large bouche, en jetant un coup d'œil de travers sur cet insolent interlocuteur, qu'il avait fort envie de frotter, comme il disait. Mais les ordres du capitaine étaient précis et sans réplique. Nul à bord n'eut osé désobéir.
Les esprits commençaient à s'échauffer et les aiïaires semblaient prendre une tournure à la guerre ; il s'en serait peut-être suivi quelque violence, si en ce moment quelqu'un n'eut crié :
» — Voici la garde du maître du Havre » !
En effet, le maître du Havre à cheval, accompagné de sa garde de service, arrivait au grand trot. Après avoir fait rapidement l'inspection des bassins il descendit à l'Hôtel d'Angleterre.
En ce moment le capitaine Pierre sortait du consulat, accompagné de deux jeunes demoiselles auxquelles il offrit galamment le bras. A quelques pas en arrière suivait un monsieur d'une cinquantaine d'années, qui parlait avec animation au consul anglais.
Cependant le matadore, qui voyait avec peine échapper l'occasion d'apprendre ce qu'il désirait et qui avait ses raisons de ne pas se faire remarquer du consul anglais, se retira en arrière et se confondit dans la foule ; mais non sans avoir promis « qu'ils se reverraient peut-être plus tôt qu'il ne pensait ».
— Tant mfeux, et nous nous frotterons ; avait répondu Tom ».
Un instant après, cette bande de curieux s'ouvrit pour laisser passer le capitaine Pierre et les jeunes demoiselles.
« — Je vous recommande bien ma chère Sara, Sir Gosford, disait le consul au monsieur anglais, elle est nerveuse ; j'espère que vous la rassurerez et que vous lui tiendrez lieu de père.
— Soyez tranquille, aussitôt arrivé à la Nouvelle-Orléans, je vous écrirai le résultat de notre traversée. Elle ne sera pas longue, six jours tout au plus.
Sara et son amie embrassèrent le consul, qui, aj^ant échangé un salut d'adieu avec Sir Gosford, tendit la main au capitaine en lui recommandant sa fille.
Les passagers étant tous embarqués dans la chaloupe, les matelots poussèrent au large.
» — M. de St-Luc ! cria le consul, pardon, j'oubliais de vous donner cette lettre pour Monsieur Meunier.
— Oui, oui, monsieur.
— Adieu, mon père », cria Sara ; et la chaloupe s'élança vers le vaisseau qui, ayant levé l'ancre, louvoyait dans le port en courant de petites bordées sous son petit hunier, et son grand foc.
En entendant prononcer le nom de St-Luc, l'homme au feutre blanc
et à la blouse grise, fit un mouvement de surprise, regarda le consul anglais, puis examina attentivement le capitaine Pierre.
« Bon ! se dit-il à lui-même, je suis bien aise de m'être trouvé ici à temps pour avoir le mot de l'énigme. Ce vaisseau, c'est le Zéphyr ; ce capitaine, c'est le fameux capitaine Pierre ; nous avons déjà fait connaissance, nous la renouvellerons encore, c'est curieux que je ne l'aie pas reconnu ; le Zéphyr porte la remise que doit faire la maison Munoz & Cie, de Rio, à la maison Meunier de la Nouvelle-Orléans. Un million !... Tout ça, c'est bon à savoir. Voyez donc, moi qui n'attendait le Zéphyr que dans une quinzaine de jours, au plus tôt » !
Et cet homme qui avait deviné tant de choses par le seul nom de St-Luc, s'élança sur un superbe cheval barbe, qu'un nègre tenait par la bride à quelque pas en arrière, et partit au grand galop. Nous le reverrons plus tard.
Maintenant nous prendrons la liberté de suivre les passagers de la chaloupe et de monter avec eux à bord du Zéphyr.
La première chose qui frappait, en montant sur le pont, c'était la propreté et l'ordre admirable qui régnaient partout.
Le capitaine Pierre aimait son Zéphyr. Tout son orgueil c'était de le parer ; tout son plaisir de l'embellir. Tout était du goût le plus exquis ; la mâture, les gréments, les voiles, tout était calculé, taillé avec la plus minutieuse exactitude pour la plus grande force et la plus grande vélocité.
La cabine du capitaine était un véritable petit boudoir ; tapis de Turquie, divans, fauteuils, glace de Venise, rien n'y manquait. Elle avait plutôt l'air de la maison d'une petite maîtresse que de la chambre d'un matelot ; mais si cette cabine avait l'apparence d'un temple de Vénus, il y avait bien aussi quelque chose qui trahissait la présence du dieu Mars. Des pistolets, des sabres, des haches d'abordage, des piques, des couteaux de chasse, symétriquement arrangés, formaient sur la cloison des ronds, des carrés, des losanges, des soleils et diverses autres figures. Et aussi, si vous souleviez les coussins de velours cramoisi qui recouvraient deux espèces de faux buffets, vous aperceviez les culasses de deux énormes pièces de trente-six, qui, appuyant leurs museaux sur les sabords percés à la poupe, semblaient dormir en attendant leur quart. Les escaliers et les planchers, en bois de chêne, étaient frottés et cirés tous les matins ; les cuivres étaient polis et luisants.
Par courtoisie, le capitaine avait cédé sa cabine à ses deux jeunes passagères.
En avant de cette cabine se trouvait la salle à dîner, qui servait en même temps de salon, le jour, et de chambre à coucher, la nuit. Une table ronde occupait le milieu de la salle ; de chaque côté s'élevaient des lits en étagères, que cachaient des rideaux de serge rouge.
Sur le pont, huit canons de dix-huit, quatre à tribord et quatre à bâbord, montraient leur nez à travers autant de sabords. Deux longues et immenses pièces de quarante-huit, fixées sur des pivots sur le gaillard d'avant, pouvaient se mouvoir facilement en tout sens. Le capitaine Pierre les avait baptisées des noms tant soit peu classiques, de Démoslhène et de Cicéron. En effet, c'était deux fameux parleurs quand ils s'y mettaient !
Ce qu'il y avait encore de remarciuable à bord du Zéphyr, c'était l'immense