CHAPITRE SEIZIÈME
de Tom, il était évident qu'il ne pouvait soutenir longtemps ! Léon le mordait cruellement au bras et lui donnait des coups de pied dans le ventre ; François le serrait de plus en plus à la gorge. La figure de Tom bleuissait ; il sentait sa main perdre peu à peu sa force pour contenir Léon, qui redoublait ses elTorts ; c'est alors qu'il lâcha le premier cri. A ce moment la mère Coco se relevait, encore à moitié étourdie ; elle chercha d'abord sa hache, mais ne la trouvant pas, elle courut à l'armoire prendre une de ces longues fourchettes à deux fourchons dont se servent les cuisiniers, et accourait pour en frapper Tom. Celui-ci en la voyant lâcha le second cri, qui amenait Trim à son secours.
Il ne fallut qu'un clin d'œil à Trim pour lui faire comprendre la position relative des combattants. Il se jeta à corps perdu sur la mère Coco, qui le frappa au bras gauche de sa longue fourchette ; Trim lui porta un coup de poing dans la figure et l'étendit raide sur le plancher. Sans prendre le temps de lui ôter sa fourchette, il s'élance sur François, lui saisit les deux mains au poignet et les écarte comme il aurait fait de celles d'un enfant. François, en voyant sa proie lui échapper et se sentant au pouvoir du nègre, lâcha un cri de fureur et saisit entre ses dents l'oreille de Trim qu'il coupe en deux. Trim rugit, non pas de douleur mais de rage, mais de fureur ; ce n'est plus un homme, c'est une bête féroce ; il terrasse François sous ses pieds ; du talon de ses bottes il le frappe au visage, sur la tête, sur la poitrine, dans le corps. Le sang coule du nez, de la bouche, des yeux de François ! alïreux spectacle !... La vue du sang redouble la fureur du nègre ; sa bouche écume ; ce ne sont plus des cris humains qu'il fait entendre, ce sont des hurlements !... Il saisit François par les jambes et, l'enlevant au-dessus de sa tête, fait tournoyer au bout de ses bras le corps maigre et mutilé du malheureux Coco, dont il se préparait à écraser impitoyablement le crâne sur le mur.
Tom, qui n'a plus de difficulté à contenir Léon, demeure un instant spectateur épouvanté de la scène qui menaçait de se terminer si tragiquement pour François, et lâche un cri à Trim pour tâcher de l'arrêter. Trim est sourd à tout sentiment d'humanité. Tom lui crie d'une voix impérieuse :
» — Arrête, Trim, ne le tue pas !
Trim n'entend rien ; le corps de François tournoie rapidement dans les puissantes mains du nègre, qui de l'œil cherche un endroit pour lui briser la tête... Tom veut se jeter sur Trim pour prévenir un meurtre, mais il craint de laisser échapper Léon qui tremble de tous ses membres. Déjà le nègre, la bouche écumante, les yeux à moitié sortis de la tête, a choisi et remarqué une pierre saillante sur le mur... c'en est fait de François... quand tout à coup un cri strident part de l'étage supérieur ! c'était Pierre qui ne pouvant se rendre à l'escalier et comprenant à l'exclamation de Tom, que son nègre, dans un de ses paroxismes de fureur et de vengeance, allait commettre un meurtre inutile, avait eu recours à ce moyen. Pierre savait que Trim n'aurait pas obéi à un ordre, il ne l'aurait pas entendu, mais qu'il ne pourrait résister à un cri de douleur de la part de son maître. Aussi Trim, en entendant ce cri de détresse s'arrêta instantanément, frappé comme par un choc électrique ; il jeta à terre le corps presqu'inanimé de François, s'élança vers l'escalier et en un instant fut aux pieds de Pierre.
Par un de ces incompréhensibles phénomènes de la constitution humaine,
un instant avait suffi pour transformer le nègre en un tout autre homme. Une sueur abondante coulait de son visage, mais ses traits tout à l'heure bouleversés, n'exprimaient plus maintenant que le plus tendre intérêt pour son maître ; ses yeux, tout à l'heure injectés de sang, n'exprimaient plus maintenant qu'une inquiète sollicitude pour la santé du capitaine Pierre. Une si soudaine et si complète transformation étonna le capitaine, quoiqu'une fois déjà il en avait eu un semblable exemple de la part de son esclave. Cependant comme pour la seconde fois il venait de faire l'expérience de la puissance sans borne qu'il pouvait exercer sur son nègre, au plus violent paroxisme de son vertige et de sa fureur, il crut prudent de lui cacher la raison qui l'avait porté à en agir ainsi, de crainte qu'une autre fois il ne put réussir par le même moyen ; aussi lui dit-il :
» — Trim, je viens d'avoir une faiblesse, mais je me sens assez fort pour partir, je veux être transporté hors d'ici.
— Vous senté-ti vote tête mieux ? lui demanda Trim d'une voix encore tremblante.
— Bien mieux, bien mieux. Donne-moi le bras pour m'aider à marcher.
— Vous pas capable pour marcher, mon maître ; moue couri cherché voiture ; voiture pas loin, là bas, tout l'auprès couvent des Ushnes.
— Eh bien, va vite ; tu feras attendre la voiture en dehors de la barrière du jardin.
— Oui, mon maître.
Pendant que Trim était allé chercher la voiture de louage, qui était restée près du couvent des Ursulines, Tom attacha les pieds de Léon et de François avec des cordes qu'il trouva sur une chaise, et leurs mains derrière leur dos ; il en fit autant à la mère Coco, après quoi il leur passa à chacun une corde par le miheu du corps et les attacha au pied de l'escaher. Quand il les eut bien garrottés tous les trois, il monta alors voir son capitaine. En le voyant pâle et faible, assis sur une mauvaise chaise, enveloppé dans un drap pour tout vêtement, deux grosses larmes vinrent mouiller ses paupières.
» — Comment vous trouvez-vous, mon capitaine ? lui dit-il en adoucissant sa rude voix.
— Bien mieux, mon brave ami, bien ; donne-moi la main que je la serre dans les miennes. Je te dois et à Trim une reconnaissance éternelle. Tu m'as sauvé la vie ; je ne l'oubherai jamais.
— Ce n'est pas moi, mon capitaine, c'est Trim ! je vous conterai ça plus tard, aujourd'hui ça vous fatiguerait.
— Et mon Zéphyr, où est-il ? Qu'a-t-on fait à bord ?
— Il est au port amarré au pied de la rue Conti ; tout est bien à bord, mais ne vous occupez pas de ça maintenant, mon capitaine, vous êtes trop faible.
— Tu as raison, je me sens faible, aide-moi à me jeter sur ce sofa, en attendant que Trim m'amène la voiture.
— Tom aida son capitaine à se transporter sur le sofa, après quoi il lui apporta une paire de pantalons et une blouse dont Pierre se revêtit.
Pendant que Pierre reposait sur le sofa que les Coco avaient transporté dans cette salle, il réfléchit aux mesures qu'il devait prendre, en sortant de cette maison ; Tom avait ouvert la porte de la chambre où la mère Coco tenait enfermé ce qu'elle avait de plus précieux. Il prit un verre sur la